La Banque centrale européenne prépare l’intégration de la monnaie de banque centrale aux marchés financiers tokenisés. Trois scénarios architecturaux, deux projets opérationnels et un calendrier jusqu’en 2029 dessinent une stratégie ambitieuse pour adapter l’euro aux infrastructures blockchain.
🔑 En bref
- Trois scénarios envisagés : émission directe on-chain, passerelle avec TARGET, ou intermédiation privée.
- Pontes opérationnel depuis le 21 septembre, suivi d’Appia pour l’architecture du futur marché européen tokenisé.
- Plus de 300 milliards USD de stablecoins dollar contre moins d’1 milliard EUR pour l’euro.
- L’euro numérique de détail entre en trilogue ; pilote prévu au second semestre 2027 pour une émission potentielle en 2029.
La BCE veut ancrer l’euro dans la finance tokenisée
Lors d’une intervention au Jackson Hole Economic Policy Symposium le 28 août 2025, Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, a présenté plusieurs pistes pour faire circuler les réserves des banques commerciales sur des infrastructures blockchain ou autres registres distribués (DLT, distributed ledger technology). Le message central est que la monnaie de banque centrale doit conserver son statut d’actif de règlement de référence, y compris dans un univers où les titres financiers, les dépôts et les stablecoins migrent vers des plateformes programmables.
Schnabel justifie cette orientation par la nature même de la finance tokenisée : un marché en croissance rapide a besoin d’un actif de règlement à la fois parfaitement sûr et capable d’absorber des pics soudains de demande de liquidité. Cette exigence rejoint les travaux présentés à Jackson Hole par l’économiste Darrell Duffie, qui souligne l’importance d’une liquidité élastique — c’est-à-dire capable de s’ajuster instantanément à la demande — pour stabiliser des marchés dénués d’un prêteur en dernier ressort privé.
« Les stablecoins doivent être compris avant tout comme des compléments à la monnaie de banque centrale, et non comme des substituts. »
Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE
Quel que soit le scénario retenu, la BCE entend préserver le système monétaire à deux étages : la banque centrale fournit la monnaie aux banques commerciales, qui redistribuent ensuite dépôts et crédits à l’économie réelle. Dans un environnement tokenisé, des dépôts bancaires tokenisés et des stablecoins pourront circuler aux côtés de la monnaie de banque centrale, à condition que cette dernière reste l’ancre de convertibilité entre les différentes formes de monnaie.

Trois scénarios architecturaux sur la table
La BCE distingue trois grandes options pour faire entrer ses réserves dans l’univers on-chain. Elles diffèrent par le degré d’immersion de la monnaie de banque centrale dans les infrastructures distribuées et par le rôle laissé aux intermédiaires privés.
| Scénario | Principe | Avantage clé | Limite principale |
|---|---|---|---|
| Émission directe on-chain | La BCE émet des réserves tokenisées sur un registre programmable ; les banques détiennent la monnaie centrale directement sur la blockchain. | Intégration native, règlement atomique | Migrations techniques lourdes, gouvernance partagée |
| Passerelle avec TARGET | Les réserves restent dans les systèmes actuels de l’Eurosystème, reliées aux plateformes DLT via une couche d’interopérabilité. | Compatibilité avec l’existant, risque opérationnel contenu | Dépendance à un pont, latence potentielle |
| Intermédiaires privés | Un acteur privé dépose des réserves auprès de la BCE et émet des tokens adossés à 100 % à ces fonds. | Déploiement rapide, capitalisation sur les acteurs existants | Risque de contrepartie, fragmentation de la liquidité |
Dans le troisième scénario, le détenteur du token dispose d’une créance sur l’intermédiaire privé, et non sur la banque centrale elle-même — une nuance juridique essentielle qui éloigne cette option d’une véritable monnaie de banque centrale tokenisée.
Pontes et Appia : la stratégie passe en mode opérationnel
La réflexion de la BCE est déjà sortie des cartons. Depuis le 21 septembre, le projet Pontes permet de régler des transactions sur actifs tokenisés en monnaie de banque centrale, en reliant les plateformes DLT aux services TARGET de l’Eurosystème. Le 4 octobre, la Banque de France a confirmé que la finalité juridique du volet espèces reste ancrée dans TARGET2, le cœur du système de paiement européen.
Pontes doit ensuite intégrer des contrats intelligents et fonctionner 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, dépassant le simple rôle de pont entre l’infrastructure traditionnelle et les marchés blockchain. En parallèle, le projet Appia étudie l’architecture globale d’un marché financier européen tokenisé : interopérabilité entre réseaux, transmission de la politique monétaire, gestion des garanties et transactions transfrontalières. La BCE prévoit de publier un schéma directeur de cet écosystème en 2028.
« Si l’Europe ne construit pas ses propres routes numériques, elle risque de devoir dépendre exclusivement de celles construites par d’autres. »
Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE (mars 2026)
Ces développements s’appuient sur les tests menés par l’Eurosystème durant six mois en 2024. Selon les données relayées par Yellow, 64 acteurs issus de neuf juridictions ont mené 58 cas d’usage et réglé près de 1,6 milliard d’euros en monnaie de banque centrale, fournissant la base empirique des choix architecturaux actuels.
Un écart croissant avec les États-Unis
Pendant que la BCE consulte et structure ses chantiers, les États-Unis avancent sur d’autres leviers. CoinShares relève que les régulateurs américains ont ouvert la voie à des normes génériques de cotation pour les ETF crypto, à une clarification réglementaire pour certaines interfaces DeFi, à un cadre pour les plateformes de négociation de titres tokenisés et à la tokenisation de titres par la Depository Trust Company (DTC). Le CLARITY Act reste cependant bloqué : il a échoué à réunir les 60 voix nécessaires au Sénat le 15 septembre.
L’écart est particulièrement frappant sur les stablecoins. Le cabinet de recherche souligne que le dollar a déjà migré on-chain via ces instruments, donnant accès à la liquidité en dollar dans des marchés où les services bancaires traditionnels sont coûteux, lents ou inaccessibles. Selon DefiLlama, la capitalisation totale des stablecoins atteint environ 304,6 milliards de dollars, dont plus de 300 milliards libellés en dollars contre moins d’1 milliard en euros.
| Indicateur | Zone euro | États-Unis |
|---|---|---|
| Stablecoins en devise locale | < 1 milliard USD | > 300 milliards USD |
| Approche dominante | Infrastructure institutionnelle autour de TARGET | Marchés ouverts et initiatives privées |
| Cadre ETF crypto | En construction (MiCA) | Normes génériques adoptées |
| Titres tokenisés | En conception via Appia | Cadre opérationnel et projets DTC |
Selon CoinShares, l’Europe cherche à adapter la blockchain à ses rails existants, tandis que les États-Unis testent activement de nouveaux rails financiers.
L’euro numérique de détail entre en trilogue
En parallèle de la finance tokenisée, la BCE prépare l’euro numérique de détail, une forme électronique de monnaie de banque centrale destinée aux paiements du quotidien, distincte des projets wholesale comme Pontes et Appia. Le texte a franchi une étape clé avec l’adoption de la position de négociation du Conseil de l’Union européenne le 19 décembre 2025, puis le feu vert du Parlement européen à l’ouverture des négociations le 9 juillet 2026.
Les négociations en trilogue ont depuis commencé. La BCE prévoit un pilote de douze mois à partir du second semestre 2027, avec 36 prestataires de services de paiement sélectionnés dans la zone euro. Le 15 septembre 2026, l’institution a lancé un appel aux commerçants du commerce en ligne et mobile, ouvert jusqu’au 27 octobre.
Plusieurs paramètres restent en discussion, comme l’a indiqué Christine Lagarde le 10 septembre 2026 : le niveau du plafond de détention par personne et le modèle de rémunération des acteurs. La BCE a testé des hypothèses de plafond jusqu’à 3 000 euros par personne, et estime l’investissement nécessaire pour le secteur bancaire entre 4 et 5,8 milliards d’euros au total, soit 1 à 1,44 milliard par an sur quatre ans.
L’objectif affiché est d’être techniquement prête pour une première émission potentielle en 2029, à condition que la législation européenne soit adoptée d’ici fin 2026.
Conclusion : une stratégie prudente mais menacée
La stratégie de la BCE dessine une trajectoire prudente mais structurée vers la tokenisation des marchés financiers européens. Plutôt que d’imposer une rupture, l’institution cherche à greffer la blockchain sur ses infrastructures existantes — TARGET pour les paiements de gros, euro numérique pour le détail.
Le principal risque de ce calendrier est le décrochage par rapport à l’écosystème dollar, où les stablecoins USD dépassent désormais les 300 milliards de capitalisation et où la clarté réglementaire progresse malgré l’échec du CLARITY Act. À l’inverse, le choix d’ancrer la monnaie de banque centrale comme actif de règlement pourrait, à terme, faire de l’euro numérique un concurrent crédible aux stablecoins privés sur le marché européen — à condition que la législation soit adoptée d’ici fin 2026 et que Pontes et Appia tiennent leurs promesses techniques.
Sources
- Cryptoast — BCE : trois scénarios pour faire migrer les réserves sur blockchain
- CoinShares — The dollar went on-chain, the euro went to committee
- Yellow — La BCE veut des réserves en euros sur blockchain, mais les stablecoins ne vont pas disparaître
- Toute l’Europe — Euro numérique : pourra-t-on encore payer en espèces ?
- Les Échos — La BCE veut connecter l’euro aux marchés financiers sur blockchain
- Banque de France — L’Eurosystème introduit la monnaie de banque centrale dans la finance tokenisée
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

