Nvidia, H200 et Chine : une licence sous le feu des critiques

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Washington a autorisé Nvidia à expédier ses puces H200 à des clients chinois approuvés, moyennant 25 % des revenus versés au gouvernement américain. Mais la mise en œuvre soulève déjà des questions : une société approuvée, New Matrix, semble exister surtout sur le papier, et le compromis est contesté aussi bien à Washington qu’à Pékin.

🔑 En bref

  • Le 8 décembre 2025, Donald Trump a annoncé l’autorisation d’exporter le H200 vers des clients chinois approuvés, avec 25 % des revenus reversés à Washington.
  • Le Blackwell et le Rubin restent exclus ; chaque expédition demeure soumise à une licence du département du Commerce.
  • Selon le New York Times, New Matrix, approuvée comme acheteur, n’apparaît dans aucun registre vérifiable à l’adresse indiquée.
  • Le Congrès reste divisé : Elizabeth Warren réclame des auditions, tandis que des républicains soutiennent le Safe Chips Act.

Du blocage à une ouverture conditionnelle

En avril 2025, l’administration Trump a interrompu les ventes de puces avancées à la Chine pour des raisons de sécurité nationale. En août, Nvidia et AMD ont obtenu l’autorisation de reprendre les ventes de H20 et de MI308 en partageant 15 % de leurs recettes chinoises avec le gouvernement. Donald Trump affirme avoir d’abord visé 20 %, avant que le PDG Jensen Huang ne négocie 15 %.

« Nous avons donc négocié un petit accord. Il vend essentiellement une puce ancienne. »

Donald Trump, président des États-Unis

Les deux paliers doivent être lus séparément. Le taux de 15 % concernait les H20 et MI308 à l’été 2025, tandis que le taux de 25 % s’applique au H200 annoncé le 8 décembre. Le tableau ci-dessous résume cette évolution.

DateMesurePart reversée
Avril 2025Interruption des ventes avancéesAucune
Août 2025H20 et MI308 autorisés15 %
8 décembre 2025H200 autorisé pour clients approuvés25 %

Le H200 est une puce d’intelligence artificielle de génération antérieure au Blackwell. Ni le Blackwell ni le Rubin, dont la sortie est prochaine, ne sont couverts par l’annonce. Chaque expédition reste soumise à une licence délivrée par le département du Commerce, qui finalise encore les conditions. Le même accès serait offert à Intel, AMD et d’autres entreprises américaines.

Trump a déclaré avoir informé le président Xi Jinping, qui aurait « répondu positivement ». Aucune source indépendante ne confirme cette affirmation. Côté chinois, une porte-parole du ministère des Affaires étrangères a jugé la coopération entre les deux plus grandes économies essentielle et mutuellement bénéfique, sans préciser si Pékin autoriserait les importations. Or, après l’assouplissement concernant les H20, le gouvernement chinois avait essentiellement indiqué qu’il ne les voulait pas. Le risque d’un refus demeure donc entier.

New Matrix, un acheteur difficile à localiser

L’affaire la plus troublante concerne le contrôle des acheteurs. Selon une enquête du New York Times, relayée par The Verge, New Matrix figure sur la liste des entreprises approuvées pour détenir des H200. Or cette société, créée 17 mois plus tôt, est presque inconnue en ligne. À l’adresse indiquée, l’annuaire du parc industriel ne la mentionne pas ; un réceptionniste et un responsable de la société de gestion ont tous deux déclaré n’avoir aucun dossier à son nom.

Le journal décrit les lieux comme « une coque grise creuse, avec des fils pendus au plafond là où devraient se trouver les lumières ». Les propriétaires de New Matrix ont par ailleurs des liens avec un fonds de capital-investissement chinois inscrit sur la liste noire américaine depuis 2024. Le compte rendu ne mentionne aucune livraison effective de puces à cette entreprise, mais il documente des lacunes sérieuses dans le contrôle d’accessibilité, et s’inscrit, selon le journal, dans un schéma plus large d’approbation d’entreprises liées à des entités soumises à des restrictions pour motifs de sécurité nationale.

Nvidia, Washington et les critiques bipartisanes

Nvidia avait lobbié la Maison-Blanche pendant plusieurs mois avant la décision. Selon The Verge, Jensen Huang aurait aussi été ciblé par le ministère chinois de la Sécurité d’État dans une opération d’espionnage. Juste avant l’annonce, le ministère de la Justice avait en outre annoncé un coup de filet contre un « réseau majeur de contrebande technologique lié à la Chine ».

La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, du Massachusetts, a estimé que la décision « vend la sécurité nationale américaine » et que l’accès de la Chine aux puces « pose une menace grave pour notre leadership technologique et notre sécurité nationale ». Elle réclame la déposition de Huang et du secrétaire au Commerce Howard Lutnick devant le Congrès, ainsi qu’une loi bipartisane pour encadrer l’administration.

« Pourquoi le président a-t-il conclu ce mauvais accord qui vend l’économie américaine et la sécurité nationale américaine ? C’est simple : sous l’administration Trump, l’argent parle. »

Elizabeth Warren, sénatrice démocrate du Massachusetts

Warren cite notamment la présence de Huang à un dîner à 1 million de dollars par couvert à Mar-a-Lago, ainsi que les dons de Nvidia à la future salle de bal de la Maison-Blanche. Elle ajoute que Huang « comprend que, sous cette administration, être capable de se rapprocher de Donald Trump est peut-être la compétence la plus importante qu’un PDG d’entreprise puisse avoir ». Ces éléments restent des soupçons politiques, sans lien juridique établi avec la licence.

Le front critique dépasse le camp démocrate. Lors d’une réunion avec des sénateurs républicains, le sénateur John Kennedy a jugé Huang « pas une source objective, crédible » sur la vente de puces à la Chine, et a boycotté la réunion, estimant que le PDG cherchait des ventes à des fins financières. Le sénateur Mike Rounds a qualifié la discussion de « saine ». Le républicain Pete Ricketts a affirmé que « refuser à Pékin l’accès à ces puces d’IA est essentiel à notre sécurité nationale » et a rejoint le démocrate Chris Coons sur le Safe Chips Act.

Nvidia a salué la décision, estimant qu’elle permettait à l’industrie américaine de concourir et de soutenir des emplois bien rémunérés. Un porte-parole a ajouté que les ventes autorisées représenteraient au plus une part réduite de la puissance de calcul Hopper et Blackwell déjà vendue aux clients américains. Il a aussi rappelé que le blocage des expéditions de H20 avait coûté des milliards à l’Amérique, au profit de concurrents étrangers. AMD estime que la décision « renforce la compétitivité américaine » et soutient l’investissement dans les semi-conducteurs. Intel a refusé de commenter. Dans une interview à Yahoo Finance, Huang a résumé sa position : « Tout comme le dollar américain est la norme mondiale sur laquelle les économies sont bâties, nous voulons que la pile technologique américaine pour le monde soit bâtie dessus, et cela inclut la Chine. »

Ce que dit le Council on Foreign Relations

Selon les analystes Michael C. Horowitz, Chris McGuire et Zongyuan Zoe Liu du Council on Foreign Relations, la décision traduit un virage géopolitique plus conciliant envers Pékin. Elle facilite à court terme la concurrence chinoise, soutient les modèles de pointe et l’expansion des centres de données chinois, et pourrait élargir l’écart géopolitique entre les deux puissances.

Le raisonnement sécuritaire est au cœur du débat. Depuis 2022, la politique américaine vise à maintenir une avance aussi grande que possible dans les puces avancées. Une partie des militaires américains estime que Xi Jinping cherche à se doter de la capacité d’envahir Taïwan d’ici 2027, sans certitude sur ses intentions, et des travaux de recherche indiquent que l’armée chinoise s’intéresse aux puces Nvidia pour ses usages d’intelligence artificielle militaire. Les analystes rappellent aussi que la production domestique chinoise reste contrainte, ce qui rend l’accès aux puces américaines particulièrement sensible.

Le CFR souligne enfin que Pékin pourrait refuser une concession unilatérale et exiger l’accès au Blackwell, une demande que Washington n’a pas acceptée à ce stade. Un accord sur le H200 ne suffirait donc peut-être pas à stabiliser la relation commerciale.


Perspectives et scénarios

Les marchés ont réagi avec retenue. Les actions de Nvidia ont progressé de près de 3 % après la clôture, quelques minutes après l’annonce. L’entreprise, devenue la société cotée la plus valorisée des États-Unis, affiche une capitalisation d’environ 4 500 milliards de dollars. Elle affirme disposer de plus de 500 milliards de dollars de commandes de ses meilleures puces d’IA à livrer en 2025 et 2026, avant toute contribution chinoise. En juillet, elle avait estimé que des restrictions strictes lui coûteraient 5,5 milliards de dollars supplémentaires.

Trois scénarios se dessinent. Dans le premier, Pékin refuse les importations : les ventes restent nulles et l’accord n’a qu’une valeur symbolique. Dans le deuxième, la Chine accepte un volume limité, ce qui ouvrirait des revenus significatifs pour Nvidia, AMD et Intel, sous réserve de licences. Dans le troisième, le Congrès adopte une législation contraignante, comme le Safe Chips Act, qui réduirait la marge de manœuvre de l’exécutif. Le dossier New Matrix pourrait, à lui seul, durcir les exigences de vérification.

Sources

  • The New York Times, enquête sur New Matrix, relayée par The Verge
  • Donald Trump, annonce sur Truth Social, 8 décembre 2025
  • Council on Foreign Relations, analyses de Michael C. Horowitz, Chris McGuire et Zongyuan Zoe Liu
  • Yahoo Finance, interview de Jensen Huang

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