Le 26 octobre 2026, Anthropic a rendu public son formulaire S-1 auprès de la SEC et lance officiellement son introduction en bourse. Le dossier fait état d’une croissance des revenus multipliée par quatorze et d’une perte nette de 80,75 milliards de dollars. Le prix, le nombre d’actions et la valorisation finale ne sont pas encore fixés. L’opération pourrait devenir la plus importante de l’histoire.
🔑 En bref
- Dépôt du S-1 le 26 octobre 2026 sous la référence 0001628280-26-067168, avec le sigle ANT visé sur le Nasdaq Global Select Market.
- Revenus du premier semestre 2026 de 16,29 milliards de dollars, en hausse de 1 300 % sur un an, et premier trimestre bénéficiaire des six présentés.
- Perte nette de 80,75 milliards de dollars, dont 72,39 milliards sans sortie de trésorerie.
- Minimums contractuels de calcul supérieurs à 224,5 milliards de dollars avec Amazon et Google, et 269,4 milliards avec Microsoft.
Les chiffres du S-1 : une croissance fulgurante, un trou noir comptable
Le chiffre d’affaires d’Anthropic est passé de 41 millions de dollars en 2023 à 386 millions en 2024, puis 4,6 milliards en 2025. Sur le seul premier semestre 2026, l’entreprise a encaissé 16,29 milliards de dollars, contre 1,16 milliard un an plus tôt, soit une progression de 1 300 %. Le deuxième trimestre 2026 a représenté à lui seul 11,56 milliards de dollars, davantage que l’ensemble de l’historique cumulé jusqu’à fin 2025.
| Indicateur | Montant |
|---|---|
| Chiffre d’affaires 2023 | 41 millions de dollars |
| Chiffre d’affaires 2024 | 386 millions de dollars |
| Chiffre d’affaires 2025 | 4,6 milliards de dollars |
| Chiffre d’affaires premier semestre 2025 | 1,16 milliard de dollars |
| Chiffre d’affaires premier semestre 2026 | 16,29 milliards de dollars |
| Résultat opérationnel deuxième trimestre 2026 | 974 millions de dollars |
| Liquidités et placements au 30 septembre 2026 | 131,7 milliards de dollars |
Ce trimestre marque aussi le passage à un résultat opérationnel positif de 974 millions de dollars, après une perte de 1,67 milliard au trimestre précédent. Il s’agit du premier trimestre bénéficiaire des six présentés. Ajusté de la compensation en actions et de l’accord transactionnel de Bartz, le résultat opérationnel ajusté atteint 2,24 milliards de dollars.
Une perte nette qui ne se lit pas comme une brûlure de trésorerie
La perte nette de 80,75 milliards de dollars du premier semestre ne doit pas être interprétée comme une sortie de cash. Sur ce montant, 72,39 milliards proviennent de la réévaluation à la hausse d’actions convertibles, de passifs dérivés et de véhicules d’investissement accélérés, soit des opérations de financement sans flux de trésorerie. Rapportées au résultat opérationnel, ces pertes ne représentent plus que 693 millions de dollars. Pour mémoire, la perte nette de l’exercice 2025 s’élevait à 41,97 milliards de dollars pour 4,59 milliards de revenus.
Le point de tension : les dépenses de calcul
Les dépenses de calcul et d’infrastructure ont atteint 8,95 milliards de dollars sur le premier semestre 2026, soit déjà plus que les 7,33 milliards dépensés sur toute l’année 2025. Ce rythme constitue la véritable variable à surveiller dans le dossier.
Face à l’histoire : quelle place dans le classement mondial ?
Le record mondial appartient à SpaceX, dont l’introduction en bourse du 12 juin 2026 a levé 75 milliards de dollars au fixing, jusqu’à 85,7 milliards avec l’option de surallocation. L’opération a valorisé l’entreprise à environ 1 750 milliards de dollars, et l’action a progressé de 19 % lors de la première séance. Derrière, le classement reste dominé par le monde émergent.
| Opération | Année | Montant levé |
|---|---|---|
| SpaceX | 2026 | 75 milliards de dollars (85,7 avec surallocation) |
| Saudi Aramco | 2019 | 25,6 milliards de dollars (29,4 avec greenshoe) |
| Alibaba | 2014 | 21,8 milliards de dollars |
| SoftBank Corp | 2018 | 21,3 milliards de dollars |
| Agricultural Bank of China | 2010 | 19,2 milliards de dollars |
Au total, les 25 plus grandes introductions en bourse de l’histoire ont attiré 420,6 milliards de dollars. Si Anthropic lève les 100 milliards de dollars évoqués par Reuters, l’opération battrait le record de SpaceX de 17 % (33 % si l’on retient le seul prix de fixing de 75 milliards). Elle représenterait à elle seule près d’un quart des 420,6 milliards collectés par les 25 plus grandes opérations. Une valorisation au-dessus de 2 000 milliards de dollars, également rapportée par la presse, en ferait la société la plus valorisée de l’histoire quelques semaines seulement après SpaceX.
Ces montants restent toutefois des hypothèses. Le S-1 public ne fixe ni le prix, ni le nombre d’actions, ni la valorisation. Certains investisseurs existants plaidaient en septembre pour une cotation à 1 500 milliards de dollars plutôt que 2 000 milliards, après des résultats trimestriels inférieurs aux attentes. Le chiffre qui fera la une n’existe donc pas encore.
Un marché paradoxal : moins d’introductions, des tickets beaucoup plus gros
Le contexte n’est pas celui d’une frénésie. À ce jour, 107 opérations ont été fixées aux États-Unis en 2026, en recul de 30 % sur un an, contre 202 introductions pour 44 milliards de dollars sur l’ensemble de 2025. Le pic reste celui de 2021, avec 397 introductions et 142 milliards de dollars levés.
Les volumes, eux, progressent fortement : 148,3 milliards de dollars collectés en 2026, soit +362 % à périmètre comparable. Le marché accepte moins d’opérations, mais les quelques méga-opérations qu’il retient pèsent désormais plus que tout le reste. Nvidia discute d’un investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars comme investisseur d’ancrage, ce qui illustre cette logique.
Le signal le plus net concerne la performance. Les introductions fixées en 2026 n’affichent en moyenne que 2 % de hausse au 30 septembre, contre 12 % pour le S&P 500. Sur les 452 introductions suivies depuis 2021, seules 22 % ont battu le marché à six mois. L’introduction d’Elice au KOSDAQ, le 20 octobre, a fait chuter le titre de 32 % dès la première séance, la demande institutionnelle de Firmus a conduit au retrait de l’opération deux semaines avant la cotation, et Oura a reporté la sienne. CoreWeave, introduite en mars 2025, perd 57 % en un an.
Un pouvoir de contrôle hors norme
Anthropic est une public benefit corporation du Delaware, ce qui l’oblige à arbitrer entre les intérêts de ses actionnaires et l’intérêt public de sa mission. L’architecture de gouvernance prévue par le S-1 n’a pas d’équivalent courant sur le marché.
- Une action unique de classe F, détenue par une société des sept cofondateurs, confère 50,1 % du pouvoir de vote.
- Une classe T est administrée par un Long-Term Benefit Trust composé de fiduciaires sans intérêt financier, experts en sécurité de l’IA, en sécurité nationale ou en politique publique. Ce trust élit et révoque les administrateurs de cette classe, qui composeront la majorité du conseil.
- Une classe E est réservée aux salariés, et une classe N, sans droit de vote, est destinée aux partenaires stratégiques.
Anthropic est juridiquement qualifiée de controlled company au sens des règles de gouvernance du Nasdaq. Le conseil compte notamment Reed Hastings, Christopher Liddell, Vas Narasimhan et Yasmin Razavi. Des offres publiques simultanées sont également prévues en Australie, au Canada, dans certains pays de l’Espace économique européen, au Japon, en Suisse et au Royaume-Uni, sans cotation dans ces marchés.
Le vrai sujet n’est pas la taille, c’est la facture
Le document ne chiffre pas l’intégralité des engagements, mais détaille les plus importants contrats de calcul assortis de clauses de paiement minimum, à honorer que la capacité soit utilisée ou non. Selon les sommes additionnées par StockTitan à partir des pages 171 et 172 du prospectus, les minimums dus à Amazon et Google sur la durée des contrats dépassent 224,5 milliards de dollars, et 269,4 milliards avec Microsoft. Le Wall Street Journal évoque de son côté un engagement global pouvant atteindre 750 milliards de dollars sur les prochaines années.
Face à cette facture, la trésorerie reste solide avec 131,7 milliards de dollars au 30 septembre 2026. La rétention nette des revenus atteint environ 900 %. Plus de 11 900 clients dépassent 100 000 dollars de revenus annualisés, près de 1 900 dépassent le million et environ 250 franchissent les 10 millions. La concentration reste forte : les cinq premiers clients pèsent environ 25 % du chiffre d’affaires des neuf premiers mois de 2026, même si 79 % du chiffre d’affaires du troisième trimestre provient de clients hors de ce groupe, contre 64 % un trimestre plus tôt.
Le S-1 reconnaît également que des systèmes d’IA suffisamment avancés pourraient présenter des risques catastrophiques ou existentiels, et que les assurances souscrites pourraient ne pas couvrir un tel scénario. Le calendrier prévoit une ouverture des livres à la mi-novembre, une fixation du prix et une première séance dans les semaines qui suivent, après les élections de mi-mandat américaines.
« Le chiffre qui fera la une, la valorisation de sortie, n’existe pas encore. »
Analyse de la rédaction, d’après le dossier public
Conclusion : une fenêtre ouverte, des garanties exigées
OpenAI, rival direct d’Anthropic, a reporté son introduction en bourse à 2027 pour préserver une valorisation d’au moins 1 000 milliards de dollars, et prépare un tour de 30 milliards à environ 1 400 milliards. Anthropic prend la tête d’une course où le premier arrivé fixe la référence pour les autres.
Dans un scénario de référence, l’opération se déroule selon le calendrier du S-1, avec un prix fixé en fonction de la demande institutionnelle. Dans un scénario de prudence, le marché exige une décote et l’opération se déplace vers 2027. Dans un scénario de tension, les engagements de calcul pèsent sur la trajectoire de rentabilité et sur le cours après la cotation. Le marché des capitaux a ouvert une fenêtre de très grande taille pour l’IA, mais il exige des garanties. La plus grosse introduction de l’histoire se jugera moins sur la taille du chèque que sur ce qu’il restera de l’entreprise au moment de la première facturation.
Sources
- Anthropic, formulaire S-1 déposé auprès de la SEC (EDGAR, référence 0001628280-26-067168), 26 octobre 2026
- StockTitan, décompte des minimums contractuels à partir des pages 171 et 172 du prospectus
- Reuters, montant de levée de 100 milliards de dollars évoqué pour l’opération
- Wall Street Journal, engagement global pouvant atteindre 750 milliards de dollars
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.


