La Lettonie vise des règles sur la tokenisation d’ici 2027

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La Lettonie prépare un cadre réglementaire pour la tokenisation d’actifs du monde réel, avec l’immobilier commercial comme point d’entrée envisagé. Le ministre de l’Économie vise une adoption au premier semestre 2027, mais le calendrier gouvernemental accuse déjà du retard et le contexte politique reste incertain. Analyse des ambitions, des obstacles et du contexte européen.

🔑 En bref

  • Le ministre de l’Économie Viktors Valainis vise un règlement sur la tokenisation des actifs réels au premier semestre 2027.
  • L’immobilier commercial est jugé « bon » comme point d’entrée, et les cryptomonnaies pourraient servir à acheter ou vendre des entreprises.
  • Le marché des actifs réels tokenisés, stablecoins exclus, se situe entre 38 et 48 milliards de dollars en septembre 2026.
  • Le calendrier accuse un retard, et la lutte contre le blanchiment reste le principal point de vigilance.

Une ambition politique au calendrier incertain

Lors d’une interview accordée à CoinDesk en marge de la conférence fintech UN:BLOCK, organisée à Riga, le ministre de l’Économie Viktors Valainis a annoncé qu’un règlement pourrait être adopté au premier semestre 2027. Ce règlement porterait sur les règles applicables à la tokenisation des actifs du monde réel (la représentation sur une blockchain d’un actif ou de droits sur cet actif). Le ministère de l’Économie y travaille avec la banque centrale, le ministère des Finances et des représentants de l’industrie, dans le but d’élaborer un cadre destiné à attirer les investissements.

Le ministre estime que le sujet doit rester inscrit à l’ordre du jour du prochain gouvernement, alors que le pays forme une nouvelle administration après les élections. Cette continuité est importante, car le calendrier initial est déjà dépassé. Le point 20.5 du plan d’action gouvernemental fixait au 1er octobre l’échéance pour que le ministère de l’Économie prépare une évaluation des modifications juridiques permettant la tokenisation de l’immobilier et d’autres actifs. Interrogé sur l’achèvement de ce travail, Valainis a répondu qu’il était « toujours en cours ». Son parti n’a obtenu aucun siège lors des élections du mois d’octobre, ce qui ajoute une incertitude politique à un échéancier déjà en retard.

Le ministre a également évoqué l’usage potentiel des cryptomonnaies pour acheter ou vendre des entreprises, ou pour investir dans l’immobilier, sans détailler les mécanismes envisagés. Le bénéfice économique n’a pas encore été chiffré. L’argumentation repose sur l’attraction d’entreprises internationales, d’investissements et de recettes fiscales supplémentaires.

Un marché de référence encore jeune

Le contexte mondial explique l’intérêt croissant des autorités. La tokenisation des actifs réels est passée d’une expérimentation spécialisée à un segment en forte croissance. Selon le guide juridique analysé, ce marché a été multiplié par cinq, passant d’environ 5 milliards de dollars en 2022 à quelque 24 milliards de dollars à la mi-2025. Début 2026, la valeur des actifs réels tokenisés, hors stablecoins, se situait entre 25 et 30 milliards de dollars, alors que le marché plus large, stablecoins adossés aux monnaies fiduciaires inclus, dépassait 320 milliards de dollars.

Les estimations de septembre 2026 varient selon les méthodes de comptage. Le tableau ci-dessous compare les principales sources citées.

IndicateurValeurSource
Actifs réels tokenisés, hors stablecoins (sept. 2026)38 à 48 Md$Fourchette des trackers
Estimation mi-septembre 2026environ 47,6 Md$Token Terminal
Estimation septembre 202638 à 39 Md$RWA.xyz
Marché tokenisé mi-2025environ 24 Md$Guide juridique
Marché tokenisé 2022environ 5 Md$Guide juridique
Marché élargi avec stablecoins (début 2026)plus de 320 Md$Guide juridique
Projection d’actifs tokenisés en 2030environ 2 000 Md$Cabinets de conseil

RWA.xyz, qui recense moins de catégories d’actifs, situe le marché entre 38 et 39 milliards de dollars, alors que Token Terminal l’évalue à environ 47,6 milliards à la mi-septembre. Cet écart reflète des périmètres de comptage différents, et non une divergence sur la tendance. La projection de 2 000 milliards de dollars d’ici 2030, avancée par des cabinets de conseil, doit être lue comme un scénario et non comme une prévision fiable.

Des règles existantes, pas un droit RWA unifié

Le guide juridique souligne qu’il n’existe pas de « droit RWA » unifié dans une juridiction donnée. Les projets doivent appliquer un ensemble de règles existantes sur les titres, les matières premières, les fonds d’investissement et les banques, ce qui crée une forte incertitude juridique. Un token ne confère pas automatiquement la propriété juridique d’un bien immobilier : les transferts peuvent continuer à nécessiter des actes notariés ou des mises à jour du registre public.

Les projets recourent fréquemment à une société dédiée, appelée SPV (special purpose vehicle), pour détenir l’actif et émettre les tokens. Cette structure expose toutefois les porteurs à des risques de faillite, de mauvaise gestion et de subordination de leurs créances. Les projets générant un revenu passif peuvent en outre relever des règles applicables aux titres, aux fonds ou aux gestionnaires d’actifs. Les projets transfrontaliers doivent enfin respecter les règles de chaque juridiction où résident les investisseurs.

Les plateformes qui achètent ou vendent ces tokens sont susceptibles de devoir appliquer des obligations de connaissance du client, de lutte contre le blanchiment d’argent et de lutte contre le financement du terrorisme. C’est précisément ce point que le gouvernement letton place en tête de ses préoccupations.

« Nous ne voulons pas créer quelque chose avec un grand essor puis avec un grand effondrement. »

Viktors Valainis, ministre de l’Économie de Lettonie

Selon le ministre, le gouvernement n’adoptera des solutions qu’une fois certain, à « 1 000 % », qu’elles seront transparentes et compréhensibles. Des groupes de travail et des tests associent déjà des membres de la Latvian Blockchain Association, qui souhaite faire de la Lettonie un centre Web3 au sein de l’Union européenne. Valainis n’a cité aucun partenaire commercial individuel. L’association compte parmi ses membres les plateformes d’échange Kraken et Backpack EU, les fintechs Indemo, Capitalia et Twino, ainsi que la compagnie aérienne airBaltic.

Le contexte européen : ESMA, Eurosystème et précédents

La Lettonie s’inscrit dans un cadre européen en évolution. L’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a fait de l’intelligence artificielle et de la tokenisation deux priorités de supervision pour 2027. Elle travaille avec les autorités nationales sur l’usage de ces technologies par les banques et les autres prestataires financiers, tout en garantissant la protection des consommateurs et des investisseurs. L’ESMA indique qu’elle restera « souple » face aux évolutions technologiques futures, notamment l’IA avancée dite « de frontière ».

Le précédent européen le plus cité reste celui de la Slovénie, qui a émis 30 millions d’euros d’obligations souveraines numériques en juillet 2024, dans le cadre d’une expérience de la Banque centrale européenne. La Lettonie n’a pas annoncé d’émission équivalente, ni de calendrier ou de montant précis pour ses propres obligations, même si la tokenisation des obligations d’État figure sur sa « liste de priorité ». Interrogé sur le délai nécessaire pour tokeniser obligations et immobilier une fois les règles adoptées, Valainis a répondu : « Je dirais la première partie de l’année prochaine. Cela pourrait être fait. »

L’infrastructure de marché progresse aussi. Selon le guide juridique, l’Eurosystème a commencé à régler des titres tokenisés en monnaie de banque centrale le 21 septembre 2026, tandis que l’Union européenne négocie un régime pilote DLT (distributed ledger technology) de plus grande ampleur. Le cas letton s’inscrit donc dans un double mouvement : des règles spécifiques pour les actifs du monde réel, et l’intégration de ces instruments aux marchés et infrastructures financières existants.

Le contexte letton n’est pas nouveau. En mai 2025, Valainis indiquait qu’environ 40 entreprises sollicitaient une autorisation au titre du règlement européen MiCA, avec des approbations attendues dans un délai d’un mois. Le même programme prévoyait l’étude du paiement des impôts personnels en cryptomonnaie. Le gouvernement a approuvé le plan de paiement fiscal, mais son intégration technique aux prestataires de paiement restait en attente au moment de la conférence, sans prestataire ni type de cryptomonnaie accepté précisé.

Sur le fond, les avantages attendus de la tokenisation sont connus : liquidité, accès au marché, transparence du suivi de propriété, règlements plus rapides, automatisation des versements de revenus et possibilité de détenir une fraction d’un actif. Une revue systématique publiée le 26 septembre 2025 dans l’International Journal of Strategic Property Management, qui a analysé 75 articles évalués par les pairs, identifie trois obstacles majeurs : les risques technologiques, la fragmentation réglementaire et la réticence des organisations à adopter des structures d’actifs décentralisées.

Conclusion : trois scénarios pour 2027

Le scénario central repose sur un règlement lettonien adopté au cours du premier semestre 2027, avec l’immobilier commercial comme premier périmètre. Il suppose que le prochain gouvernement reprenne le dossier et que le ministère termine l’évaluation juridique aujourd’hui en retard. Un scénario de report est tout aussi crédible, compte tenu de l’absence de représentation de l’actuel parti du ministre au Parlement issu des élections d’octobre et de la complexité des obligations AML.

Un troisième scénario, plus optimiste, verrait la Lettonie devenir un terrain d’essai européen pour la tokenisation d’obligations d’État, en s’appuyant sur le précédent slovène et sur les infrastructures de l’Eurosystème. À l’inverse, un durcissement des exigences de lutte contre le blanchiment pourrait freiner les projets. Dans tous les cas, la valeur économique reste à chiffrer, et la clarté juridique demeure le facteur déterminant.


Sources

Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

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