L’ESMA et plusieurs régulateurs nationaux examinent si Binance exploite la clause de sollicitation inversée du règlement MiCA pour continuer à servir ses clients européens malgré l’absence d’agrément. Près de 400 millions d’euros d’actifs ont déjà quitté la plateforme.
🔑 En bref
- Binance n’a pas obtenu d’agrément MiCA, sa candidature en Grèce ayant été rejetée ou retirée.
- L’ESMA, la France, l’Allemagne et la Grèce enquêtent sur l’usage de la sollicitation inversée.
- Environ 400 millions d’euros d’actifs ont été retirés par les clients européens en quelques jours.
- Coinbase, Kraken, OKX, Bitstamp, Bitvavo et Bitpanda ont décroché une licence MiCA.
- Le bitcoin est passé sous les 60 000 dollars, son plus bas niveau depuis 20 mois.
Le cadre MiCA et l’échec grec de Binance
Depuis le 1er juillet 2026, les prestataires de services sur crypto-actifs (CASP) actifs dans l’Union européenne doivent obligatoirement détenir un agrément MiCA (Markets in Crypto-Assets Regulation) pour poursuivre leurs activités. Le règlement, entré en vigueur progressivement, a atteint son plein effet à la fin juin 2026. Les régulateurs européens ont refusé toute prolongation supplémentaire, contraignant les plateformes non agréées à cesser leurs opérations.
Binance, leader mondial des exchanges, n’a pas obtenu ce précieux sésame. Sa candidature, déposée auprès de la Commission hellénique des marchés de capitaux (HCMC), a été rejetée ou retirée. Le fondateur Changpeng Zhao (CZ) avait qualifié la décision de « politique », évoquant une possible intervention de Christine Lagarde, présidente de la BCE, auprès des autorités grecques. Allégation démentie par la HCMC en début de semaine.
La plateforme a suspendu plusieurs services dans l’UE : enregistrement de nouveaux utilisateurs, trading au comptant, certains dépôts, ainsi que les produits Earn et le staking. Les retraits restent néanmoins disponibles et les actifs des clients restent accessibles, selon les communications officielles.

La clause de sollicitation inversée au cœur de l’enquête
L’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a ouvert une investigation conjointe avec la France, l’Allemagne et la Grèce, à la suite des révélations du Financial Times. L’enjeu : déterminer si Binance contourne l’interdiction via la clause de sollicitation inversée (reverse solicitation).
Cette disposition de MiCA autorise une société crypto hors UE à servir un client européen à condition que l’initiative vienne du client lui-même. Binance s’en est servi pour continuer à offrir, depuis l’étranger, des services à des millions d’utilisateurs dans l’UE. L’ESMA rappelle que cette exemption doit être interprétée de manière très restrictive et ne doit pas servir à contourner MiCA. L’enquête doit établir si Binance a effectivement poussé ses clients à initier le contact, ce qui constituerait un abus.
« Cette exemption relative à la sollicitation inversée doit être interprétée de manière très restrictive et constitue une exception qui ne doit pas être utilisée pour contourner les exigences du règlement MiCA. »
ESMA, déclaration au Financial Times
En cas de manquement avéré, l’exchange s’expose à des amendes et à des mesures coercitives de la part des régulateurs nationaux. Mardi, l’ESMA a sommé les entreprises non agréées de cesser immédiatement leurs activités dans l’UE « de manière ordonnée ».
Un exode de 400 millions d’euros vers les concurrents
Malgré les assurances de Binance, la défiance s’installe. L’équivalent de 400 millions d’euros d’actifs a été retiré ces derniers jours, selon des sources médiatiques. L’application a été téléchargée plus de 4 millions de fois dans l’UE en 2025, avec une majorité d’installations en France, en Allemagne et en Espagne. Binance revendique plus de 300 millions de clients dans le monde, mais refuse de préciser la part européenne.
| Plateforme | Licence MiCA | Origine |
|---|---|---|
| Coinbase | Obtenue (2025) | États-Unis |
| Kraken | Obtenue | États-Unis |
| OKX | Obtenue | Seychelles |
| Bitstamp | Obtenue | Luxembourg |
| Bitvavo | Obtenue | Pays-Bas |
| Bitpanda | Obtenue | Autriche |
| Binance | Refusée / retirée (Grèce) | International |
Coinbase mène une offensive commerciale ciblant les utilisateurs de Binance, leur offrant des incitations à migrer. Kraken, OKX, Bitstamp, Bitvavo et Bitpanda profitent également de cette fenêtre pour capter les clients délaissés. Le contexte macroéconomique n’arrange rien : le bitcoin est descendu sous les 60 000 dollars, après un record de 126 000 dollars atteint à l’automne 2025, accentuant la pression sur les plateformes.
Le passé judiciaire de CZ plombe le dossier européen
Le parcours de Changpeng Zhao entrave les tentatives de relancement de Binance en Europe. En 2023, il a plaidé coupable de violation des lois américaines anti-blanchiment, dans le cadre d’un accord à 4,3 milliards de dollars avec le Trésor américain. Il a purgé près de quatre mois de prison avant d’être gracié par Donald Trump en 2025. Les autorités américaines ont documenté plus de 100 000 transactions suspectes non signalées, liées à des organisations classées terroristes par Washington.
CZ a reconnu dans un podcast de février demeurer le « bénéficiaire ultime et propriétaire » de Binance. L’entreprise indique employer environ 1 500 personnes dédiées à la conformité et dit avoir investi massivement dans les contrôles internes. Gillian Lynch, responsable Europe et Royaume-Uni, a déclaré à Reuters que « Changpeng Zhao est entièrement écarté de l’entreprise » — une affirmation en partie contredite par les propres aveux du fondateur.
Les régulateurs irlandais, lettons et grecs ont exprimé leurs préoccupations quant aux sanctions passées pour blanchiment, à la structure internationale « complexe » de Binance et à sa « culture de prise de risque ». Binance a déposé sa candidature en Grèce après des discussions infructueuses avec Dublin et Riga. Richard Teng, co-directeur général, avait défendu en février le choix d’Athènes, saluant le profil de sécurité et la main-d’œuvre locale.
Quelle suite pour Binance en Europe ?
Binance a contacté quatre à cinq régulateurs mais n’a formellement déposé qu’une seule candidature, en Grèce. Gillian Lynch a indiqué que l’entreprise « ne quitte pas l’Europe » et explore d’autres juridictions, sans préciser lesquelles. L’issue de l’enquête de l’ESMA déterminera si la plateforme pourra maintenir son emprise européenne via la sollicitation inversée, ou devra se soumettre à un encadrement complet.
Le dossier est suivi de près par les acteurs crypto européens, qui demandent depuis longtemps un encadrement plus strict de la clause. Plusieurs scénarios se dessinent : dépôt d’un nouveau dossier complet auprès d’un régulateur plus accueillant, sanctions financières en cas d’abus avéré, ou retrait progressif du marché européen. Dans tous les cas, la crédibilité réglementaire de Binance reste l’enjeu central.
Conclusion
Le bras de fer entre Binance et les régulateurs européens illustre la tension structurelle entre une plateforme globale et un cadre continental exigeant. Deux scénarios se dessinent : soit Binance dépose un nouveau dossier complet auprès d’un régulateur plus accueillant, soit l’enquête conclut à un usage abusif de la sollicitation inversée, ouvrant la voie à des amendes. La confiance des clients européens est d’ores et déjà entamée, comme en témoignent les 400 millions d’euros de retraits récents. L’issue de cette affaire pourrait redéfinir la portée réelle de MiCA et la viabilité du modèle « global par défaut » pour les grands exchanges internationaux, tout en accélérant la consolidation du marché européen autour des acteurs déjà agréés.
Sources
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

