Bitcoin : un poème gravé 28 fois on-chain, 26 000 $ en boucle

Share

Depuis le 12 octobre 2026, un expéditeur inconnu répète la même opération : graver un court poème en anglais dans des transactions Bitcoin, puis faire tourner une petite somme entre un service de conservation et son propre portefeuille. Le 24 octobre, les chercheurs de Galaxy Research ont posé la question : 26 copies parfaitement identiques, et personne ne sait pourquoi.

🔑 En bref

  • 28 messages en douze jours, dont 26 copies strictement identiques d’un poème de trois lignes.
  • 0,327 BTC (environ 26 000 dollars) en boucle : 28 dépôts, 14 allers-retours, 5,22 BTC de volume brut.
  • Frais totaux de 8 015 satoshis (environ 6,50 dollars) ; aucun fonds ne touche de tiers.
  • Bitcoin Core 30 a levé la limite OP_RETURN ; trois hypothèses non confirmées, dont celle d’un agent IA autonome.

Le texte en question tient en trois lignes :

« Thoughtless quartz clocks drift, while blocks stack, each a strict proof, the timechain keeps score. »

Galaxy Research, publication sur X

Soit, en français : « Les horloges à quartz dérivent sans réfléchir, les blocs s’empilent, chacun apportant une preuve rigoureuse, la chaîne du temps tient les comptes ». C’est une description quasi littérale du fonctionnement de Bitcoin : les horloges à quartz, c’est l’horloge qui rythme les blocs ; la « timechain » (chaîne du temps) est un terme employé par Satoshi Nakamoto aux débuts de Bitcoin pour désigner la chaîne de blocs elle-même. Le poème n’est pas signé, n’est attribué à personne et n’a, a priori, aucune valeur ni utilité.

Ce qui le rend fascinant, c’est la mécanique qui l’accompagne.

Un expéditeur unique, une construction identique à chaque fois

Les 26 copies ne sont pas seulement identiques dans leur contenu : elles le sont aussi dans leur fabrication, au bit près. Galaxy Research a publié sur X le détail de ce travail, remarquable par sa régularité.

Chaque inscription occupe 100 octets de texte dans une sortie OP_RETURN de 103 octets. Toutes les transactions sont construites de la même façon : un taux de frais de 1 satoshi par vbyte, soit le minimum de relais, une signalisation RBF (Replace-By-Fee), un locktime anti-fee-sniping et des signatures de 72 octets. Ce format n’est pas celui produit par le portefeuille de Bitcoin Core. Autrement dit, l’expéditeur n’utilise pas un logiciel de portefeuille standard : il utilise quelque chose qu’il a écrit ou configuré lui-même.

Le traçage des clés confirme qu’il n’y a qu’un seul expéditeur. Sur 33 adresses d’entrée, 25 appartiennent à un même groupe ; 17 d’entre elles servent à dépenser la monnaie de retour d’une transaction de poème antérieure, et une transaction du 18 octobre dépense simultanément les restes de deux chaînes distinctes. Un même jeu de clés a par ailleurs publié deux fois un second poème, différent du premier. Le total atteint donc 28 messages en douze jours.

Le poème est lisible dans le bloc 971 914, daté du 17 octobre 2026.

L’argent : 26 000 dollars qui tournent en boucle

Le second volet de l’enquête porte sur les flux. L’expéditeur dispose d’environ 0,327 BTC, soit quelque 26 000 dollars. Il transfère cette somme vers l’une des trois adresses d’un service de conservation, en y attachant le poème. Quelques heures plus tard, le service lui renvoie exactement le même montant. L’expéditeur redépose alors la somme, avec le poème, et le cycle recommence.

Le bilan comptable est limpide :

IndicateurValeur
Messages inscrits28
Dépôts28
Allers-retours14
Capital initial0,327 BTC
Volume brut5,22 BTC
Frais de minage8 015 satoshis (environ 6,50 dollars)
Durée d’un cycle complet13 à 18 heures

En douze jours, la seule fuite de valeur est constituée de 8 015 satoshis de frais de minage (environ 6,50 dollars) et d’un prélèvement unique de 100 000 satoshis opéré par le service de conservation le 19 octobre. Rien d’autre. Les fonds partent de l’expéditeur, reviennent à l’expéditeur, et ne touchent personne d’autre.

Depuis le 19 octobre, la séquence est devenue une mécanique d’horlogerie : le dépôt arrive sur une adresse (5,3 heures), le service le dépense en tant qu’unique entrée d’un lot de versements (10 heures), rembourse le même montant (1 heure), et l’expéditeur redépose avec le poème. Un cycle complet dure entre 13 et 18 heures, répété neuf fois d’affilée.

C’est précisément ce qui écarte l’hypothèse du blanchiment classique : les fonds ne touchent aucun tiers. Ils partent du portefeuille de l’expéditeur, sont détenus par le service de conservation et reviennent au même expéditeur. Galaxy Research est formel : les pièces viennent du service et y retournent, personne d’autre n’est concerné.

Pourquoi OP_RETURN n’est plus un obstacle

Un détail technique explique pourquoi cette opération est devenue possible à cette échelle. Pendant plus de dix ans, Bitcoin a imposé une limite de 83 octets aux données transportées par OP_RETURN, la sortie « inscriptible » d’une transaction. La version 30.0 de Bitcoin Core, publiée en octobre 2025, a levé cette contrainte en portant le paramètre -datacarriersize à 100 000 octets par défaut. En pratique, la limite effective disparaît : c’est désormais la taille maximale de transaction qui bloque en premier.

Cette modification a déclenché un vrai débat. Les partisans d’un Bitcoin sans données parasites ont rejeté le changement, accusant les développeurs de faciliter le spam. Les défenseurs ont répondu que Bitcoin, réseau de paiement décentralisé et résistant à la censure, devait pouvoir transporter des données utiles sans créer de risque de saturation. Les deux camps se sont affrontés, jusqu’à maintenir des versions concurrentes du logiciel comme Core Knots. Core 30 a finalement été livré, et c’est dans ce contexte que le poème de 100 octets a pu être inscrit sans aucune astuce technique.

En clair : le texte de 100 octets dépasse de 20 octets la limite historique de 80 octets de données. Galaxy Research y voit un marqueur : l’expéditeur connaissait la nouvelle politique de relais, et l’a testée.

Les trois hypothèses de Galaxy Research

Les chercheurs de Galaxy Digital énumèrent explicitement trois explications possibles, sans en confirmer aucune.

1. La manipulation de statistiques

L’expéditeur chercherait à gonfler artificiellement les métriques de dépôts ou de volume d’une plateforme, pour la faire paraître plus active qu’elle ne l’est. Cette hypothèse suppose un intérêt direct, et un service de conservation qui fermerait les yeux sur 28 dépôts répétés.

2. Un test d’intégration

Un script de vérification lancé en production sur le réseau principal, pour s’assurer que la conservation des fonds, les versements et les tunnels de retrait fonctionnent comme prévu. Cette hypothèse a le mérite de coller à la régularité des cycles et au coût dérisoire de l’opération.

3. Un agent d’intelligence artificielle

C’est l’hypothèse la plus médiatisée : un agent d’intelligence artificielle autonome, doté de son propre portefeuille Bitcoin et d’une consigne (« fais des transactions ») à exécuter. Galaxy Research l’avance sans la valider, et souligne qu’un agent produirait typiquement ce type de boucle aller-retour, avec une régularité quasi industrielle et une absence totale de variation.

Sur les forums, la discussion reste ouverte. Sur BitcoinTalk, l’utilisateur greysonz, qui a ouvert le fil, penche pour l’agent IA :

« I think it looks like an AI agent at work. But who knows? »

greysonz, utilisateur de BitcoinTalk

Un autre intervenant, Jimmi Glassie, a plaisanté en affirmant que « c’est forcément CSW », en référence à Craig Wright et au vocabulaire des tout premiers documents de Bitcoin. D’autres, à l’inverse, sont convaincus que ce n’est « pas de l’IA » : un message écrit à la main et répété n’aurait pas, selon eux, une telle régularité.

Le test de la 27e copie

Si la boucle se poursuit, la 27e copie du poème doit atterrir environ 14 heures après la 26e, avec un solde de 32 600 839 satoshis, soit 222 satoshis de moins, le coût moyen d’une seule inscription.

C’est un test élégant. Le respect du calendrier ne prouverait rien sur l’intention, mais confirmerait la mécanique. Un envoi décalé de plusieurs heures indiquerait, à l’inverse, une intervention humaine ponctuelle. Au moment de la rédaction, la question reste ouverte, et Galaxy Research indique qu’il continue de surveiller.

Et si Bitcoin devenait un tableau d’affichage ?

L’affaire fait écho à une autre enquête de Galaxy Research, publiée le 25 octobre, le lendemain du premier message. L’équipe s’intéressait alors à un autre expéditeur, surnommé « Babel Scribe », qui remplit Bitcoin de pseudo-phrases depuis trois semaines : jusqu’à quarante transactions par jour, soit 562 messages analysés par les chercheurs.

Le texte y est différent : « Ieqkenszm aalzrnbgtr nxnstd gubighxvfg byvzwrzk df qukz. » Ces phrases ressemblent à du charabia chiffré, mais ne le sont pas. Galaxy Research a mesuré la fréquence de chaque lettre (entre 3,6 % et 4,2 %, quand l’anglais varie de 12,7 % pour le « e » à 0,07 % pour le « z ») et un indice de coïncidence de 0,0385, cohérent avec du texte aléatoire. Les longueurs de mots, de deux à dix lettres, sont réparties uniformément, ce qu’aucune langue humaine ne fait. Conclusion des chercheurs : un logiciel génère des lettres au hasard et les dispose pour imiter de la prose.

Le financement de Babel Scribe a été remonté jusqu’à des pièces déposées en mai, à l’origine de l’inscription de 44 194 octets de la Constitution américaine sur la blockchain. Galaxy Research y voit un outil de publication de données en phase de test, ce que suggère d’ailleurs le surnom du projet.

Aucun lien n’a été établi entre les deux dossiers. Mais la juxtaposition est frappante : Bitcoin, réseau conçu pour des transferts de valeur entre pseudonymes, devient une zone d’affichage pour des machines. L’une y inscrit un poème sur la timechain, l’autre y inscrit du bruit statistique. Dans les deux cas, la blockchain fait exactement ce qu’elle sait faire : conserver, à l’identique et durablement, ce qu’on lui demande de conserver.


Conclusion : un mystère, un signal

En l’état, l’identité de l’expéditeur et son objectif demeurent inconnus. Trois issues restent envisageables, et aucune n’est confirmée à ce stade :

  • Si la 27e copie arrive dans la fenêtre attendue, la mécanique automatisée gagnera en crédibilité, sans que l’intention soit pour autant établie.
  • Si l’envoi est décalé de plusieurs heures, une intervention humaine ponctuelle deviendra l’explication la plus probable.
  • Si la séquence s’arrête, le test d’intégration ou l’expérimentation devra être considéré comme terminé.

Quelle que soit l’issue, l’affaire illustre une évolution concrète : depuis la levée de la limite OP_RETURN, Bitcoin peut porter des données arbitraires à faible coût, et cette capacité est déjà utilisée à grande échelle. Le mystère reste entier, mais il rappelle une chose : le contenu de la blockchain n’appartient à personne, et, dans le cas présent, à personne en particulier.

Sources

  • Galaxy Research sur X (24 octobre 2026)
  • U.Today, « Mysterious Poem Appears on Bitcoin Blockchain »
  • Cryptoast, « Quelqu’un grave le même poème dans Bitcoin depuis deux semaines » (25 octobre 2026)
  • TradingView / U.Today
  • Blockonomi, « Who’s Filling Bitcoin With Gibberish? Galaxy Traces Bot to US Constitution Upload » (25 octobre 2026)
  • OAK Research, sur Bitcoin Core v30 et la limite OP_RETURN
  • Discussion sur BitcoinTalk, fil « Someone keeps posting short poem to the Bitcoin blockchain » (24 octobre 2026)

Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

Avertissement : ce contenu est fourni à titre d’information uniquement et ne constitue pas un conseil en investissement. Les cryptomonnaies sont très volatiles : vous pouvez perdre tout votre capital. Faites toujours vos propres recherches. Mentions légales
Telemac
Telemachttp://cryptoinfo.ch
Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

Lire la Suite

Articles