Tokenisation : les RWA approchent 40 milliards de dollars

Share

La tokenisation, née dans la finance décentralisée, s’invite désormais au cœur des marchés traditionnels. Avec près de 40 milliards de dollars d’actifs du monde réel (Real-World Assets, RWA) tokenisés, le phénomène change d’échelle. Entre bons du Trésor américains, paiements bancaires et infrastructures d’intelligence artificielle, cet article examine les chiffres clés et les freins qui persistent.

🔑 En bref

  • Les RWA tokenisés atteignent près de 40 milliards de dollars, soit plus de +2 200 % en deux ans.
  • Les bons du Trésor américains tokenisés représentent 14,7 milliards de dollars.
  • Mastercard (BVNK, 1,8 milliard de dollars) et Stripe (OpenRouter, 8 milliards de dollars) investissent dans la tokenisation des paiements et de l’IA.
  • Le FMI identifie quatre freins majeurs : sécurité juridique, réglementation, interopérabilité et actifs de règlement.

Une industrialisation à l’échelle mondiale

Selon les données du site RWA.xyz, la valorisation globale du secteur des Real-World Assets atteint près de 40 milliards de dollars, soit une progression de plus de 2 200 % au cours des deux dernières années. Les bons du Trésor américains tokenisés en représentent à eux seuls 14,7 milliards de dollars. Ces chiffres traduisent un changement de nature : la blockchain ne sert plus seulement à créer des actifs natifs du secteur crypto, mais à représenter des actifs existants sur des registres programmables.

Dans une publication intitulée « La tokenisation du monde est en marche », l’analyste du Crédit Agricole Romain Liquard décrit le phénomène comme étant clairement entré dans une phase d’industrialisation à l’échelle mondiale. La tokenisation, qui consiste à transformer un actif en jeton numérique (token) enregistré sur une blockchain, regroupe des fonctions jusqu’ici exécutées par des institutions et infrastructures distinctes : émission, négociation, règlement et gestion.

Liquard note une accélération enclenchée depuis juillet dernier, avec deux événements majeurs :

  • le lancement de Pontes, l’infrastructure dédiée aux actifs tokenisés par la Banque centrale européenne (BCE) ;
  • les premières transactions clients en livres sterling tokenisées, réalisées par Barclays, HSBC, Lloyds, Monzo et NatWest.

Paiements et IA : les acteurs traditionnels entrent dans la danse

Dans les paiements, Mastercard a racheté la startup BVNK en août dernier pour 1,8 milliard de dollars. Cette acquisition est à l’origine du lancement récent de sa solution modulaire Global Money Platform, qui réunit comptes bancaires, stablecoins (cryptomonnaies adossées à une devise) et paiements sur une même interface.

OpenRouter, un pari sur l’économie des tokens d’IA

Du côté de Stripe, l’acquisition d’OpenRouter pour 8 milliards de dollars donne à l’entreprise une position clé dans un nouveau marché. Cette startup, financée par Andreessen Horowitz (a16z), revendique aujourd’hui plus de 19 000 milliards de tokens traités chaque jour, à travers plus de 500 modèles d’IA.

« une position singulière dans l’économie des jetons de l’IA »

Romain Liquard, analyste, Crédit Agricole

Plusieurs protocoles ouvrent la voie à des paiements initiés par des agents logiciels. Le protocole MCP d’Anthropic, l’Agent Payments Protocol de Google et le protocole x402 de Coinbase permettent à un agent d’IA, qui manipule des tokens de langage, de déclencher un achat, réglé en stablecoins ou en dépôts tokenisés (tokens financiers).

La financiarisation de ces ressources s’amorce également. Le Shanghai Futures Exchange étudiait, en mai dernier, le lancement de contrats à terme indexés sur les tokens d’IA. En août, le CME Group a annoncé un projet de contrats à terme fondés sur les prix de location de deux processeurs Nvidia, dont la validation reste en attente auprès de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission).

Volumes réels et contraintes structurelles

Selon le FMI, la majeure partie des opérations tokenisées se déroule sur le marché des pensions livrées (prêts à court terme garantis par des obligations d’État), avec un volume quotidien moyen de 300 à 350 milliards de dollars. La négociation d’actifs tokenisés (crédits, fonds monétaires et titres de participation) ajoute 65 milliards de dollars. Malgré leur croissance rapide, ces volumes restent marginaux face à leurs équivalents conventionnels.

SegmentVolume tokeniséRéférence conventionnelle
Pensions livrées300 à 350 milliards USD par jourMarché américain : environ 13 000 milliards USD par jour
Négociation d’actifs tokenisés65 milliards USDMarchés de capitaux mondiaux : 300 000 milliards USD

Le FMI recense quatre contraintes qui freinent le développement de la tokenisation :

  • La sécurité juridique : les investisseurs doivent avoir la certitude que les actifs tokenisés leur confèrent des droits opposables.
  • La lisibilité de la réglementation : les instances doivent clarifier comment les règles existantes s’appliquent aux nouveaux registres.
  • L’interopérabilité des plateformes, qui restent souvent des réserves de liquidité isolées.
  • L’existence d’actifs de règlement appropriés.

Les comportements observés sont instructifs. Selon le FMI, plus de la moitié des transactions tokenisées se déroulent en dehors des heures d’ouverture normales des marchés traditionnels. Environ 80 % des transactions analysées ne portaient pas sur des actions complètes, ce qui témoigne de la propriété fractionnée. Par ailleurs, les rendements nocturnes des actions tokenisées se répercutent sur les cours conventionnels peu après l’ouverture, ce qui suggère que les deux marchés réagissent à des informations similaires.

Le FMI met aussi en garde contre les risques amplifiés par le passage à l’échelle : ventes de liquidation, ruées sur la liquidité, contagion liée à une interdépendance financière accrue et effet de levier.

ETF tokenisés, perspectives 2030 et cadre réglementaire

Une étude mondiale menée par Nickel Digital Asset Management, gestionnaire londonien de fonds spéculatifs en actifs numériques, identifie les fonds négociés en Bourse (FNB) tokenisés comme une voie possible vers l’adoption grand public. Sur 260 investisseurs institutionnels et gestionnaires de patrimoine interrogés en janvier 2026 aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, à Singapour, en Suisse, au Brésil et aux Émirats arabes unis, 97 % estiment que ces FNB pourraient jouer ce rôle, dont 32 % le qualifient de très important. L’échantillon comprenait 108 personnes qui n’investissent pas encore dans les cryptomonnaies et actifs numériques, mais qui en ont l’intention dans les 24 prochains mois.

« La tokenisation passe rapidement de la théorie à une adoption concrète, à mesure que les investisseurs institutionnels se familiarisent avec ses avantages et que des acteurs majeurs entrent sur le marché. Lorsque des firmes comme BlackRock s’engagent, cela change fondamentalement la conversation. »

Anatoly Crachilov, CEO et associé fondateur, Nickel Digital Asset Management

Les perspectives sont jugées solides : 70 % des sondés anticipent une hausse du nombre de gestionnaires cherchant à tokeniser fonds et catégories d’actifs au cours des trois prochaines années. Le potentiel le plus élevé concerne les marchés privés, sept répondants sur dix désignant le capital-investissement, devant les titres à revenu fixe (55 %) et les actions cotées (42 %).

Les freins identifiés sont nombreux. Les répondants citent notamment :

  • 73 % : les enjeux de distribution ;
  • 70 % : le manque de maturité des fournisseurs de services ;
  • 62 % : les risques de sécurité ;
  • 60 % : la réticence au changement ;
  • 57 % : le nombre encore limité d’actifs tokenisés ;
  • 28 % : l’absence d’historique ou de feuille de route.

Selon un rapport de Boston Consulting Group (BCG) et ADDX, la tokenisation d’actifs pourrait représenter une opportunité commerciale de 16 100 milliards de dollars d’ici 2030. Elle permet de regrouper, sur un même registre, des étapes aujourd’hui séquentielles. Les usages existants vont de l’agriculture, où des exploitants peuvent tokeniser leurs récoltes et les mettre en garantie depuis leur téléphone pour obtenir un financement, à l’immobilier, où l’acheteur pourrait acquérir des tokens plutôt que de payer des mensualités hypothécaires. L’intelligence artificielle, enfin, sert à optimiser les portefeuilles tokenisés en analysant les données de marché en temps réel.

Le cadre réglementaire demeure le principal chantier. Les plateformes doivent respecter des normes strictes, comme le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets), qui impose transparence et reporting. L’interopérabilité entre blockchains reste un défi majeur, et les smart contracts doivent être audités régulièrement pour éviter les failles de sécurité.


Conclusion : une trajectoire réelle, des garde-fous à construire

La tokenisation dépasse désormais le stade expérimental. Les volumes restent modestes face aux marchés conventionnels, mais la dynamique est nette : banques centrales, banques commerciales, réseaux de paiement et acteurs de l’IA s’engagent. La question n’est plus seulement technologique, elle est juridique, réglementaire et opérationnelle.

Dans un scénario de base, la croissance se poursuit au rythme de l’adoption institutionnelle, avec une progression graduelle de la liquidité et de l’interopérabilité. Dans un scénario plus favorable, l’arrivée de FNB tokenisés et la clarification réglementaire pourraient accélérer la migration des volumes. À l’inverse, un incident de sécurité majeur ou une contagion liée à l’effet de levier rappellerait les risques soulignés par le FMI. Le suivi des volumes réels, plutôt que des annonces, reste la meilleure boussole.

Sources

Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

Avertissement : ce contenu est fourni à titre d’information uniquement et ne constitue pas un conseil en investissement. Les cryptomonnaies sont très volatiles : vous pouvez perdre tout votre capital. Faites toujours vos propres recherches. Mentions légales
Telemac
Telemachttp://cryptoinfo.ch
Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

Lire la Suite

Articles