Les banques américaines disposent d’un levier discret sur l’essor des stablecoins : le taux qu’elles servent sur leurs comptes d’épargne. Une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI) quantifie cet effet et montre qu’une hausse d’un point de base ralentit la croissance de ces actifs, ce qui relance le débat sur la rémunération des détenteurs à Washington.
🔑 En bref
- Une hausse d’un point de base des taux de dépôts ramène la croissance des stablecoins d’environ 15 % à 12 % sur une période typique de dix semaines.
- Avec une méthode d’identification causale, cette croissance tombe à environ 6 %, sans s’interrompre.
- L’effet est plus prononcé pour l’USDC de Circle que pour l’USDT de Tether, en raison de ses liens plus étroits avec les utilisateurs américains.
- À Washington, le droit de rémunérer les détenteurs et la mise en œuvre du GENIUS Act structurent le débat réglementaire.
Un levier bancaire sur la croissance des stablecoins
Un stablecoin est un jeton numérique dont la valeur est indexée sur une monnaie de référence, en général le dollar américain, et qui est adossé à des réserves (liquidités, bons du Trésor à court terme ou dépôts bancaires). Ces instruments servent de paire de cotation sur les plateformes d’échange, de moyen de paiement transfrontalier et, de plus en plus, de règlement de flux commerciaux.
Le document de travail publié par la BRI, rédigé par l’économiste Iñaki Aldasoro et par Rashad Ahmed de l’Andersen Institute for Finance and Economics, s’appuie sur des données hebdomadaires américaines couvrant la période de janvier 2019 à juin 2025. Sa conclusion centrale est nuancée : les stablecoins continuent de croître, mais la rémunération que les banques proposent sur les comptes d’épargne freine ce mouvement.
Concrètement, la capitalisation boursière de ces actifs progresse d’environ 15 % sur une période typique de dix semaines dans l’échantillon. Une hausse d’un seul point de base (0,01 %) des taux de dépôts, mouvement considérable pour des taux d’épargne qui évoluent lentement, abaisse cette progression à environ 12 % selon l’estimation de base des auteurs.

Méthodologie : séparer la causalité de la coïncidence
Le principal défi de l’étude consiste à éviter une erreur classique : deux séries peuvent évoluer ensemble sans lien de cause à effet. Pour isoler l’effet, les chercheurs ont exploité un comportement particulier des banques. Tant que le taux des fonds fédéraux (le taux directeur de la Réserve fédérale) reste sous environ 3 %, les prêteurs ne relèvent pratiquement pas leurs taux d’épargne ; au-delà, ils les réévaluent beaucoup plus rapidement. Cette asymétrie permet de mesurer l’impact des variations de taux sur la croissance des stablecoins tout en limitant l’influence d’autres facteurs.
« les banques conservent une certaine influence sur le rythme de cette adoption par la fixation des prix des dépôts »
Iñaki Aldasoro et Rashad Ahmed, auteurs du document de travail de la BRI
Le tableau ci-dessous résume les trois niveaux de lecture retenus par l’étude :
| Scénario | Croissance sur dix semaines | Lecture |
|---|---|---|
| Référence, sans variation de taux | environ 15 % | Rythme habituel d’adoption |
| Hausse d’un point de base, estimation de base | environ 12 % | Ralentissement modéré |
| Hausse d’un point de base, méthode causale | environ 6 % | Ralentissement marqué |
L’écart entre l’USDC et l’USDT est révélateur. Les liens plus étroits de l’USDC avec les utilisateurs américains le rendent plus sensible à la rémunération offerte par les banques du pays, alors que l’USDT présente un profil d’utilisation moins concentré sur les États-Unis.
Des réserves méthodologiques importantes
Les auteurs rappellent que les documents de travail reflètent les opinions de leurs auteurs et non nécessairement celles de la BRI. Par ailleurs, l’échantillon ne couvre qu’un seul cycle de taux élevés, pendant lequel les stablecoins ne versaient aucun rendement à leurs détenteurs. Les résultats ne peuvent donc pas être transposés directement à un monde où les jetons eux-mêmes seraient rémunérés, scénario qui se trouve précisément au cœur du débat réglementaire actuel.
Contexte réglementaire américain : rendement, réserves et GENIUS Act
Le débat sur la rémunération des détenteurs de stablecoins est vif à Washington. Les auteurs recommandent aux régulateurs d’examiner deux questions : les émetteurs peuvent-ils verser un rendement aux détenteurs, et quels compromis implique l’obligation de conserver une partie des réserves sous forme de dépôts bancaires ? Ces deux points touchent directement au modèle économique des émetteurs comme au financement des banques.
Les banques ont fait pression pour maintenir la rémunération des stablecoins hors de portée. Cette bataille a pesé sur le vote raté au Sénat du Clarity Act. Parallèlement, l’OCC, la FDIC et le Trésor américain élaborent les règles de mise en œuvre du GENIUS Act, qui entrera en vigueur en janvier. Promulguée par le président Donald Trump en juillet 2025, cette loi a essentiellement légalisé les stablecoins aux États-Unis et posé un cadre pour leur émission, leur utilisation et leur garde.
La BRI suit les stablecoins depuis plusieurs années. En 2021, elle estimait que la montée des dollars numériques adossés à la blockchain rendait les monnaies numériques de banque centrale plus urgentes ; une enquête de 2023 mettait en garde contre les risques pour la stabilité financière en cas d’adoption généralisée.
L’épisode de mars 2023 illustre cette vulnérabilité. Après l’effondrement de la Silicon Valley Bank (SVB), l’émetteur de l’USDC a confirmé une exposition de 3,3 milliards de dollars aux réserves de la banque. La pression vendeuse sur les plateformes centralisées a fait chuter le prix de l’USDC d’environ 10 %, montrant comment la composition des détenteurs peut déclencher une ruée vers les sorties.
Sur le plan du marché, la capitalisation des stablecoins adossés au dollar a dépassé 300 milliards de dollars en octobre 2025. Le volume brut de règlement sur chaîne a atteint 27 600 milliards de dollars en 2024, soit environ 6 000 milliards après ajustement pour l’activité non organique. Les paiements B2B dans les chaînes d’approvisionnement et les transferts de fonds figurent parmi les moteurs les plus importants de cette croissance.
Implications pour les dépôts bancaires : des projections divergentes
Les analyses économiques ne convergent pas sur l’ampleur de l’effet des stablecoins sur le système bancaire. Lin William Cong, dans un document soutenu par Coinbase, Paradigm, PayPal et Stripe, anticipe une adoption d’environ 4 000 milliards de dollars d’ici 2030. Selon son modèle calibré sur le système financier américain, les dépôts bancaires diminueraient alors de 4 000 milliards de dollars, soit 19 %, avec une baisse équivalente des prêts de 19 %, représentant 2 700 milliards de dollars de crédit en moins.
Jessie Jiaxu Wang, économiste au Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale, a publié en décembre 2025 une estimation nettement plus modérée : la destruction de dépôts et la baisse des prêts se situeraient entre 65 et 1 260 milliards de dollars. La borne supérieure n’intervient que si les émetteurs de stablecoins obtiennent un accès aux comptes maîtres de la Fed.
Ces écarts reflètent surtout des hypothèses différentes sur le rendement offert, l’accès aux infrastructures de la banque centrale et la réaction des banques. C’est pourquoi la question de la rémunération occupe une place centrale dans le débat.
Réponses internationales
Au Royaume-Uni, la Banque d’Angleterre propose un régime exigeant que les stablecoins libellés en livres sterling jugés systémiques détiennent au moins 40 % de leurs actifs de couverture en réserves de banque centrale, afin de garantir la convertibilité au pair. Dans la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) poursuit ses travaux sur l’euro numérique, dont le lancement pourrait intervenir en 2029, sous réserve de l’adoption de la législation. Un objectif explicite est d’empêcher les stablecoins privés de supplanter les dépôts bancaires comme principal moyen d’échange.
Perspectives et scénarios
L’étude de la BRI ne conclut pas à un arrêt de l’adoption des stablecoins, mais à un ralentissement mesurable dont l’ampleur dépend du traitement réglementaire de la rémunération. Trois scénarios se dessinent. Dans le premier, les stablecoins restent non rémunérés et la croissance demeure proche de l’estimation de base, avec un effet modéré des taux bancaires. Dans le deuxième, un cadre autorisant un rendement, direct ou indirect, accélère l’adoption au prix d’une pression accrue sur les dépôts. Dans le troisième, un accès élargi aux comptes de la Fed ou une monnaie numérique de banque centrale redessinerait la position concurrentielle des émetteurs et des banques.
Pour les investisseurs, le signal principal tient à la sensibilité des flux à la politique monétaire. Tant que les taux restent élevés et que les produits d’épargne bancaires demeurent attractifs, la croissance des stablecoins peut rester contrainte. Le calendrier de mise en œuvre du GENIUS Act et la position de Washington sur le rendement méritent donc un suivi attentif.
Sources
- Decrypt : Banks Hold a Lever Over Stablecoin Adoption, BIS Economists Say
- Riksbank, Working Paper n° 423 : Stablecoins, adoption and fragility
- Yahoo Finance : Banks hold lever over stablecoin adoption
- BPI : Yield-bearing stablecoins can destroy deposits
- BRI : Annual Economic Report 2026, Anchoring trust in money
- CryptoPanic : Banks Hold a Lever Over Stablecoin Adoption, BIS Economists Say
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.


