Stablecoins : comment ils sont devenus le créancier discret de la dette US

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Les stablecoins, ces tokens adossés au dollar émis par des entreprises privées comme Tether et Circle, détiennent désormais près de 200 milliards de dollars de bons du Trésor américain. Un montant qui les place au septième rang mondial des détenteurs étrangers de dette publique américaine, au coude à coude avec la France ou la Suisse. Comment des utilisateurs qui pensent simplement détenir des dollars numériques financent-ils indirectement le gouvernement américain ? Décryptage d’un mécanisme devenu structurant pour le marché obligataire américain.

🔑 En bref

  • Tether et Circle détiennent ensemble environ 200 milliards de dollars de Treasuries, soit plus que la France ou Taïwan
  • Les volumes quotidiens de transactions sur stablecoins ont atteint 4 000 milliards de dollars depuis le nouveau cadre réglementaire
  • La loi GENIUS impose un respaldo uno à uno en dollars ou en bons du Trésor à court terme
  • Le staff de la Fed estimait le marché des stablecoins à 317 milliards de dollars au 6 avril 2026
  • Les prévisionnistes anticipent une demande additionnelle de 400 à 2 300 milliards de dollars d’ici 2030

Une domination dollar qui s’étend aux tokens privés

Le dollar restait la devise de référence dans les réserves officielles mondiales au premier trimestre 2026, avec une part de 57,13 % selon les données du FMI (COFER), en légère hausse par rapport aux 56,42 % du quatrième trimestre 2025. La Banque des règlements internationaux estimait par ailleurs que 98 % de la valeur des stablecoins étaient libellés en dollars, confirmant la domination du billet vert dans les marchés de tokens privés. Cette suprématie n’est pas seulement fiduciaire : elle se répercute directement sur la structure du financement de la dette américaine.

Tether et Circle : deux géants aux portes du Trésor américain

Tether, dont le siège est au Salvador et qui est dirigé par Paolo Ardoino, quarante ans, possédait environ 141 milliards de dollars de dette américaine selon sa dernière attestation. Circle, émetteur de l’USDC, portait une somme comparable. Ensemble, les deux entreprises détenaient près de 200 milliards de dollars de bons du Trésor américain, un montant équivalent au septième ou huitième rang mondial des détenteurs étrangers de dette publique américaine, dépassant des pays comme la France, la Suisse ou Taïwan.

Tether comptait fin 2025 environ 186 milliards de tokens USDT en circulation, contre 135 milliards fin 2024. Circle a réalisé un chiffre d’affaires de 1,68 milliard de dollars en 2024 et a été introduit en bourse à New York en juin 2025, avec une valorisation qui a brièvement atteint 28 milliards. Son revenu trimestriel au quatrième trimestre 2025 s’élevait à 770 millions de dollars.

EntrepriseTokens en circulation (fin 2025)Treasuries détenus (estimation)Chiffre d’affaires 2024
Tether (USDT)186 milliards USDT~141 milliards USDNon public
Circle (USDC)~50 milliards USDC~60 milliards USD1,68 milliard USD
Total combiné~236 milliards~200 milliards USD

« Les volumes restent marginaux à l’échelle du marché, mais croissants en valeur absolue. »

Analyse du Treasury Borrowing Advisory Committee, septembre 2025

Le mécanisme de levier : quand les utilisateurs prêtent sans le savoir

Les volumes de transactions quotidiens sur l’ensemble des stablecoins ont grimpé d’environ 1 000 milliards de dollars avant le nouveau cadre réglementaire à quelque 4 000 milliards ensuite, un niveau qui représente environ le tiers de ce que traite Visa sur une année entière. Tether a déclaré plus de 500 millions d’utilisateurs dans le monde, dont une grande partie réside dans des pays émergents à monnaie instable comme l’Argentine, le Nigeria, la Turquie ou le Venezuela.

Le mécanisme derrière cette croissance repose sur un effet de levier structurel. Les détenteurs de USDT ou d’USDC ne perçoivent aucun intérêt sur leurs avoirs. En revanche, chaque dollar collecté par l’émetteur est immédiatement replacé en bons du Trésor américain à court terme, dont le rendement oscillait entre quatre et cinq pour cent début 2026. Pour Tether seul, ce différentiel générait un profit net de 13 milliards de dollars en 2024 et de plus de 10 milliards en 2025, un résultat comparable à celui de Goldman Sachs sur la même période. L’entreprise employait environ cent personnes.

Un mécanisme d’intermédiation sans frais de structure

L’analyse du Treasury Borrowing Advisory Committee, fondée sur les données des principaux émetteurs jusqu’en septembre 2025, indiquait que les bons du Trésor représentaient 53 % des actifs de Tether et Circle, soit une hausse de 70 milliards de dollars par rapport à 2022. Malgré cette progression, les émetteurs de stablecoins détenaient moins de 1 % du stock total de Treasuries en circulation.

« Les stablecoins créent une demande structurelle de dette américaine à court terme, financée par des millions d’utilisateurs qui ignorent le plus souvent qu’ils prêtent indirectement au gouvernement américain. »

Brookings Institution, Nellie Liang et Brent Neiman

Le cadre réglementaire américain : GENIUS et CLARITY accélèrent la dynamique

Le cadre réglementaire a accéléré cette dynamique. La loi GENIUS, promulguée en juillet 2025, impose aux émetteurs de stablecoins un respaldo uno à uno en dollars ou en bons du Trésor à court terme, des publications mensuelles auditées de leurs réserves, l’interdiction de verser des intérêts aux détenteurs de tokens, et la priorité des porteurs en cas de faillite. La date d’entrée en vigueur générale était prévue pour le 18 janvier 2027 selon l’avis de rulemaking du Trésor d’août.

Le texte CLARITY, qui répartit la compétence entre la SEC et la CFTC et encadre les intermédiaires d’actifs numériques, a été adopté par la Chambre des représentants et sa partie a été avancée par la commission bancaire du Sénat à 15 voix contre 9. Le président de Circle, Heath Tarbert, a témoigné devant le Congrès le 2 septembre en défendant ce cadre comme un instrument de dollar statecraft. Il a argued que les règles américaines pouvaient renforcer les rails privés du dollar numérique, étendre l’adoption mondiale de tokens adossés au dollar et soutenir la demande de Treasuries à court terme.

LoiDate d’adoptionPrincipales dispositionsDate d’entrée en vigueur
GENIUSJuillet 2025Respaldo uno à uno, audits mensuels, pas d’intérêts aux détenteurs18 janvier 2027 (prévue)
CLARITYEn cours d’adoptionRépartition SEC/CFTC, encadrement intermédiairesVariable selon sections

Risques et avertissements des autorités

Le staff de la Réserve fédérale a estimé la capitalisation du marché des stablecoins à 317 milliards de dollars au 6 avril 2026, soit une hausse de plus de 50 % par rapport au début 2025. L’analyse du Fed indiquait que l’USDC disposait de réserves de haute qualité égales à ses engagements. USDT affichait des réserves totales à environ 1,04 fois ses passifs, mais des réserves de haute qualité à seulement 0,74 fois.

Les avertissements des autorités étaient néanmoins unanimes. Le staff de la Fed et les chercheurs de la BRI soulignaient que l’adoption élargie des stablecoins pouvait accroître l’opacité, la contagion et les risques opérationnels et de liquidité, amplifier les substitutions monétaires privées, affaiblir l’efficacité de la politique monétaire dans les marchés émergents et transmettre des tensions vers les systèmes financiers locaux en cas de run sur un émetteur majeur.

« La concentration des dépôts auprès d’un petit nombre de banques partenaires représentait un risque systémique, notamment en période de stress corrélé entre émetteurs. »

Note de la Fed, 17 décembre 2025

Une note de la Fed détaillait aussi les implications pour les dépôts bancaires : selon les scénarios, les stablecoins pouvaient réduire, recycler ou restructurer les dépôts. Si les émetteurs obtenaient un accès direct aux comptes de la Fed, ils pourraient court-circuiter le système bancaire, augmentant la désintermédiation.

Perspectives : jusqu’à 2 300 milliards de dollars de demande supplémentaire ?

Un document de Brookings publié par Nellie Liang et Brent Neiman estimait le marché total des stablecoins à environ 270 milliards de dollars en juin 2026. Selon plusieurs scénarios de croissance établis par des prévisionnistes privés, la demande nette additionnelle de bons du Trésor par les stablecoins pourrait se situer entre 400 milliards et 2 300 milliards de dollars d’ici 2030. Les auteurs recommandaient au Trésor d’intégrer cette demande dans sa gestion de la dette.

Le secrétaire au Trésor Scott Bessent s’est déclaré publiquement favorable au rôle croissant des stablecoins dans le financement de la dette américaine. Les analystes du département avaient estimé que les stablecoins pouvaient devenir un acheteur de 1 000 à 2 000 milliards de dollars de Treasuries à court terme d’ici 2028, les plaçant au deuxième ou troisième rang mondial des détenteurs. Cette perspective survenait alors que les acheteurs étrangers traditionnels se retiraient progressivement : la Chine avait réduit ses avoirs en Treasuries de quelque 500 milliards sur dix ans, la Russie avait quitté le marché et l’Arabie saoudite diversifiait ses placements.


Conclusion : une dette financée par l’ombre du dollar numérique

Dans l’ensemble, les sources convergent sur un constat : les stablecoins créent une demande structurelle de dette américaine à court terme, financée par des millions d’utilisateurs qui ignorent le plus souvent qu’ils prêtent indirectement au gouvernement américain. Le mécanisme net interest margin reproduit la fonction d’intermédiation bancaire sans les frais de structure traditionnels. Selon le cadre d’analyse de CryptoSlate, les stablecoins comblent le vide laissé par les banques centrales qui soldent leurs positions.

Sur le plan concurrentiel, plusieurs grandes banques envisagent des stablecoins en dollars communs, JPMorgan développant déjà un produit interne appelé JPMD. Les risques associés, principalement un runoff corrélé en période de tension, restent limités mais non négligeables. Heath Tarbert a toutefois reconnu que la technologie de paiement ne pouvait se substituer à une politique économique solide ni préserver à elle seule la primauté du dollar. La question reste ouverte de savoir si cette intermédiation privée représente une force stabilisatrice ou un nouveau vecteur de vulnérabilité systémique.

Sources

Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

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Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

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