Le marché des actions tokenisées, évalué à environ deux milliards de dollars, pourrait recréer une version numérique de la crise des certificats papier qui a paralysé Wall Street à la fin des années 1960. Joris Delanoue, directeur général de Fairmint, fournisseur d’infrastructures pour les titres on-chain, tire la sonnette d’alarme.
🔑 En bref
- Le marché mondial des actions tokenisées a atteint environ 2,4 Md$ au 19 août 2026, contre moins de 500 M$ fin T1.
- Le PDG de Fairmint prévient d’un risque de «crise du papier numérique» comparable à celle de 1968.
- Les volumes de juillet ont bondi de +288 % mais restent concentrés sur un seul produit, le QQQB.
- L’interopérabilité entre registres, exchanges et agents de transfert reste le principal point de friction.
- La SEC n’a toujours pas publié son exemption d’innovation, et la Robinhood ne propose pas encore de Stock Tokens aux États-Unis.
Un parallèle historique avec la crise de 1968
Dans les années 1960, l’augmentation massive des transactions boursières aux États-Unis a submergé un marché dépendant d’employés gérant des certificats actions papier. Les back-offices ont pris du retard, des titres ont été égarés et plusieurs faillites dans les opérations de règlement se sont accumulées. La Bourse de New York a même dû fermer le mercredi pendant une partie de l’année 1968 pour permettre aux entreprises de rattraper leur retard administratif. Cette crise a conduit à une refonte complète de l’infrastructure post-négociation, incluant la création des dépositaires centralisés de titres et de la Depository Trust Company.
« La question principale aujourd’hui est de savoir si nous recréons la crise du papier, mais comme une crise numérique. »
Joris Delanoue, PDG de Fairmint
Selon M. Delanoue, les mêmes ingrédients sont réunis : une croissance exponentielle du volume, des registres éclatés entre bourses, véhicules à purpose special (SPV), wrappers de tokens et plateformes propriétaires. La distribution a été privilégiée au détriment de la tenue de registres et de la conformité.

La question centrale de la propriété juridique
Pour le PDG de Fairmint, le danger immédiat ne réside pas dans la technologie mais dans la fragmentation des registres de propriété. À mesure que les actions tokenisées se multiplient, bourses, SPV et registres propriétaires risquent de produire des versions divergentes de la même vérité comptable.
« Un token n’est pas une equity, mais l’equity peut être un token. Quand l’equity est un token, ce token possède les mêmes protections, garanties et confiance que vous aviez dans le système précédent. »
Joris Delanoue, PDG de Fairmint
Cette nuance est cruciale : certains produits d’actions tokenisées n’offrent qu’une exposition économique à une action sous-jacente, et non la propriété légale. En cas de faillite de l’émetteur ou du SPV, l’investisseur peut se retrouver privé de ses droits de vote, de ses dividendes et de toute créance prioritaire sur les actifs. La promesse de transparence on-chain disparaît dès lors que le lien juridique entre token et action réelle n’est pas clair.
Un marché en croissance mais fragile
Le marché mondial des actions tokenisées a bondi, passant de moins de 500 M$ fin T1 2026 à environ 2 à 2,4 Md$ au 19 août 2026, selon les données relayées par BeInCrypto. Le nombre de détenteurs a augmenté de +101 % pour atteindre 1,4 million, et le volume mensuel des transferts s’est élevé à 24,3 Md$.
| Indicateur | Valeur | Variation |
|---|---|---|
| Valeur distribuée des actions tokenisées | 2,4 Md$ | +6,6 % sur 30 jours |
| Nombre de détenteurs | 1,4 million | +101 % |
| Volume mensuel de transferts | 24,3 Md$ | — |
| Volumes de trading en juillet | — | +288 % |
| Volume hors QQQB en juillet | 2,03 Md$ | -30 % vs juin |
Cependant, cette croissance masque une concentration extrême. Selon SoldiOnline, une large part de l’activité repose sur un seul token adossé au Nasdaq 100 : le QQQB. Sans ce produit, les volumes mensuels sur les equity tokenisées seraient tombés à environ 2,03 Md$, soit environ 30 % de moins qu’en juin. Cette dépendance à un seul actif constitue un signal d’alerte supplémentaire sur la maturité du marché.
La demande mondiale pour les actions américaines
« La population a sous-estimé la demande au niveau mondial de posséder efficacement une part d’une société américaine, et encore plus des actions des Magnificent Seven. »
Joris Delanoue, PDG de Fairmint
Les Magnificent Seven (Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Nvidia, Meta, Tesla) cristallisent l’appétit mondial. Des fournisseurs comme xStocks, Robinhood et Dinari ont cherché à capter cette demande. Mais pour M. Delanoue, la question n’est pas la distribution : c’est ce que les investisseurs possèdent réellement après avoir acheté un token.
L’interopérabilité, défi central du secteur
Le PDG de Fairmint met en garde contre les écosystèmes fermés dans lesquels les exchanges crypto, les places traditionnelles et les fournisseurs d’infrastructures maintiennent chacun leurs propres standards. Cette fragmentation menace directement les acteurs de petite taille.
« S’ils ne résolvent pas l’interopérabilité, la fragmentation tuera les petits acteurs. »
Joris Delanoue, PDG de Fairmint
Fairmint a rendu open source son standard de securities on-chain afin que les systèmes de trading, les émetteurs, les broker-dealers et les agents de transfert puissent s’y connecter. La société agit elle-même comme agent de transfert enregistré auprès de la SEC, avec la blockchain comme registre actionnaire autorisé. Elle revendique plus de 1,6 Md$ d’equity traitées nativement on-chain depuis 2019.
L’opportunité, selon M. Delanoue, ressemble à celle qu’a dû affronter Wall Street après la crise du papier : bâtir une infrastructure commune à laquelle les acteurs en concurrence peuvent se fier. La différence est que la solution précédente était centralisée ; la blockchain permet une base distribuée — à condition que le secteur accepte des standards partagés avant que la fragmentation ne devienne elle-même une crise systémique.
Le retard réglementaire américain et européen
Les autorités européennes ont également mis en garde contre les risques liés aux actions tokenisées. Selon Marketscreener, l’Autorité européenne compétente aurait alerté sur le risque de malentendus chez les investisseurs, certains produits n’offrant qu’une exposition économique sans transférabilité réelle des droits attachés à l’action.
Du côté américain, la situation reste en suspens. La SEC n’a pas encore publié son exemption d’innovation pour les actions tokenisées. Vlad Tenev, directeur général de Robinhood, a qualifié l’absence de Stock Tokens aux États-Unis de « lacune la plus évidente » dans la stratégie de tokenisation de son entreprise.
| Plateforme | Valeur distribuée | Actifs |
|---|---|---|
| Ondo | 882,9 M$ | — |
| xStocks | 561,7 M$ | — |
| bStocks | 532,2 M$ | — |
| Robinhood | 32,2 M$ | 191 |
Robinhood, sixième acteur mondial avec 32,2 M$ répartis sur 191 actifs, ne peut donc pas proposer ses Stock Tokens sur son marché domestique. Si Washington tarde à clarifier le cadre réglementaire, les États-Unis risquent de laisser d’autres juridictions capter la demande institutionnelle et retail.
Conclusion : éviter la crise avant qu’elle ne se forme
Le marché des actions tokenisées entre dans une phase décisive. À 2,4 Md$ de valeur distribuée et +288 % de volumes en juillet, la dynamique est réelle, mais la maturité ne suit pas. La concentration sur le QQQB, l’opacité des structures SPV et l’absence de standard d’interopérabilité dessinent les contours d’une crise systémique potentielle.
Deux scénarios se dessinent. Le premier, optimiste, verrait le secteur s’accorder sur des standards communs et pousser les régulateurs à publier des exemptions claires, transformant la tokenisation en couche d’infrastructure transparente et interopérable. Le second, pessimiste, reproduirait la « crise du papier » des années 1960 sous une forme numérique : fragmentation des registres, conflits de propriété juridique et effondrement de confiance. La fenêtre pour choisir est étroite, et le prochain cycle de croissance se mesurera autant en qualité d’infrastructure qu’en volumes.
Sources
- CoinDesk — Tokenized stocks risk repeating Wall Street’s 1960s paper crisis
- Yellow.com — Azioni tokenizzate spiegate
- Marketscreener — Il regolatore europeo avverte
- BeInCrypto — Robinhood CEO gap tokenizzati azioni USA
- Thèse universitaire — Giannetti Alessandro (Unipd)
- SoldiOnline — ETF Bitcoin in verde, mining in crisi
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

