Wall Street se précipite pour tokeniser l’ensemble du marché des actions

Share

Wall Street se précipite pour tokeniser l’ensemble du marché des actions

L’année 2026 est devenue l’année décisive pour la tokenisation des actifs financiers aux États-Unis. Les grandes maisons de Wall Street, des bourses historiques aux banques d’investissement en passant par les gestionnaires d’actifs, accélèrent leurs investissements dans les valeurs mobilières tokenisées à un rythme sans précédent. Cette tendance représente la transformation la plus profonde de l’infrastructure des marchés financiers américains depuis l’apparition des chambres de compensation électroniques dans les années 1990.

Contexte

La tokenisation des actions consiste à représenter des actions traditionnelles sous forme de jetons numériques sur une blockchain, permettant une négociation continue, sans interruption liée aux horaires de fermeture des bourses. Cette évolution technologique vise à remplacer les systèmes de tenue de registres hérités du XXe siècle par des infrastructures numériques modernes, capables de fonctionner 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Pendant des décennies, le marché des actions américain a reposé sur des infrastructures batch process et des délais de règlement de deux jours ouvrés après la transaction. Ce système, connu sous le nom de règlement T+2, implique que les achats et ventes d’actions ne sont finalisés que deux jours après la date de transaction, créant des risques de contrepartie et des besoins importants en capital de règlement pour les intermédiaires.

La tokenisation promet de simplifier ces processus, de réduire les coûts de back-office et d’apporter une liquidité accrue aux investisseurs institutionnels comme aux investisseurs particuliers. En supprimant les intermédiaires traditionnels comme les chambres de compensation, la blockchain permet théoriquement un règlement quasi instantané, appelé T+0, ainsi qu’une réduction drastique des coûts de transaction.

Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large d’adoption blockchain par les acteurs financiers traditionnels, après le succès des stablecoins comme l’USDT et l’USDC, et après le lancement réussi de produits tokenisés émis par des établissements comme BlackRock avec son fonds BUIDL. L’écosystème cryptographique a désormais dépassé la phase expérimentale et attire des capitaux institutionnels massifs.

Les faits

Au mois de mai 2026, plusieurs événements majeurs ont accéléré le mouvement de tokenisation. La plateforme Bullish, propriétaires de CoinDesk et acteur majeur du secteur des actifs numériques, a annoncé un investissement de 4,2 milliards de dollars pour acquérir Equiniti, un agent de transfert responsable de la tenue des registres d’actionnaires pour de nombreuses entreprises américaines cotées en bourse.

Cette acquisition vise à contrôler la couche d’infrastructure la plus critique de la chaîne de valeur des titres financiers : la gestion des registres de propriété. Les agents de transfert comme Equiniti maintiennent les enregistrements officiels de propriété des actions pour les sociétés publiques, traquent la propriété des actions, traitent les émissions de titres, gèrent les paiements de dividendes et coordonnent les opérations corporatives comme les fractionnements d’actions.

Tom Farley, PDG de Bullish, a déclaré lors d’une conférence que la majorité des produits actions tokenisés actuels ne sont que des « wrappers » ou des reconnaissances de dette, et non de véritables titres natifs blockchain. Selon lui, détenir la couche agent de transfert permet l’émission directe dans les registres d’actionnaires, offrant aux actionnaires et aux dirigeants une compréhension mutuelle sans précédent et aux émetteurs une visibilité totale sur la fréquence des transactions et les types de détenteurs.

Les présidents-directeurs généraux des sociétés américaines cotées en bourse, selon Farley, se plaignent régulièrement de recevoir très peu d’informations sur la composition de leur actionnariat en raison de l’architecture emboîtée d’intermédiaires qui s’est construite aux États-Unis depuis 200 ans. La tokenisation permettrait de résoudre ce problème de visibilité en donnant aux émetteurs un accès direct aux données de propriétaire.

Par ailleurs, le New York Stock Exchange et Nasdaq ont tous deux déposé des demandes réglementaires pour développer des plateformes de tokenisation. Le NYSE s’est associé à Securitize, le même partenaire qui gère la tokenisation du fonds BUIDL de BlackRock, pour construire une plateforme destinée aux émissions d’actions et d’ETF tokenisés. Cette collaboration marque un tournant majeur pour l’adoption institutionnelle des actifs numériques et envoie un signal fort au marché.

FTSE Russell, fournisseur mondial d’indices financiers, affronte déjà les conséquences de cette mutation sur les marchés. Kristine Mierzwa, responsable des actifs numériques chez FTSE Russell, a soulevé des interrogations critiques lors d’une conférence sectorielle : lorsque des sociétés comme Galaxy émettent des actions sous forme de jetons, comment les intégrer dans le calcul de la capitalisation boursière complète ? Ces actions tokenisées doivent-elles être incluses dans le flottant ajusté ?

Le problème du flottant ajusté est particulièrement complexe. Les indices traditionnels utilisent la capitalisation boursière ajustée du flottant, qui représente les actions disponibles pour le commerce public. Avec les actions tokenisées, certains gestionnaires d’actifs traditionnels ne peuvent pas directement custodier ces titres numériques. Les fonds de pension, les fonds mutuels et les investisseurs institutionnels dépendent de custodies approuvées qui ne sont pas encore configurées pour les actifs nativement blockchain. Cette limitation représente un frein considérable à l’intégration des actions tokenisées dans les indices majeurs.

L’échange cryptographique Kraken, au travers de son programme xStocks en partenariat avec Backed, est devenu le premier fournisseur d’actions tokenisées avec plus de 25 milliards de dollars de volume de transactions total en moins de huit mois depuis son lancement. Ce volume impressionnant démontre la demande réelle du marché pour ces produits et l’appétit des investisseurs pour cette nouvelle classe d’actifs.

De son côté, Morgan Stanley a annoncé son intention de proposer des transactions sur actions tokenisées via son système de négociation alternatif dès la deuxième moitié de l’année 2026, faisant de la banque d’investissement l’une des premières grandes banques américaines à se lancer dans ce domaine et à proposer cette capacité à ses clients.

Analyse

L’intérêt manifeste par Wall Street pour la tokenisation repose sur plusieurs promesses concrètes qui justifient les investissements massifs en cours.

La liquidité du collatéral constitue l’argument le plus puissant selon Mark Wendland, PDG de Canton Strategic Holdings, interviewé par CoinDesk. Dans les systèmes financiers traditionnels, lorsqu’une firme de négociation de fonds commun de trésorerie dépose des titres du Trésor américain comme collatéral le matin, la récupération de l’excédent de collatéral prend plusieurs jours. Avec des rails blockchain, cette opération pourrait s’effectuer en quelques heures ou même minutes, augmentant considérablement l’efficience du capital et libérant des sommes importantes pour de nouveaux investissements.

Les économies potentielles sont considérables. La tokenisation pourrait générer des économies de milliards de dollars sur les marchés des actions, les opérations de rachats et les marchés des produits dérivés, grâce à la réduction des coûts de règlement, des frais de garde et des charges d’administration des back-offices. Les cabinets comptables comme PwC estiment que 2026 sera l’année où les règlements cryptographiques passeront des projets pilotes aux déploiements en production à l’échelle mondiale.

Les données de propriété enrichies représentent un autre attrait majeur. Les émetteurs accèderaient à une visibilité sans précédent sur la composition de leur actionnariat, la fréquence des transactions et la proportion d’investisseurs à long terme versus les détenteurs à court terme. Cette transparence totale pourrait renforcer la confiance des investisseurs, améliorer le dialogue émetteur-investisseur et éventuellement réduire le coût du capital pour les sociétés publiques.

La question du maintien de l’ordre du marché reste toutefois non résolue. Les marchés traditionnels effectuent leur découverte des prix pendant les heures de négociation désignées, tandis que les actifs tokenisés continuent de s’afficher et de se négocier pendant les week-ends et les jours fériés. Si une action tokenisée Apple évolue à un certain prix durant le week-end mais que le Nasdaq ouvre en forte baisse lundi matin, il faudra déterminer où la vraie découverte des prix a eu lieu, question complexe qui n’a pas encore reçu de réponse satisfaisante de la part des acteurs de marché et des régulateurs.

Réaction du marché

Les réactions du marché à cette évolution sont contrastées et reflètent les défis structurels de l’intégration de la tokenisation dans les systèmes financiers existants.

D’un côté, les volumes de transactions sur les plateformes d’actions tokenisées progressent rapidement, avec xStocks qui atteint des volumes records. Les partisans de la tokenisation mettent en avant la liquidité accrue, la réduction des coûts et la démocratisation de l’accès aux marchés pour les investisseurs internationaux, notamment les investisseurs asiatiques qui peuvent ainsi négocier des actions américaines en dehors des heures de bureau traditionnelles.

De l’autre, les acteurs traditionnels restent prudents face aux défis d’intégration. Les custodies banks, qui détiennent les actifs pour les fonds de pension, les fonds mutuels et les investisseurs institutionnels de taille majeure, ne sont pas encore configurées pour gérer des titres natifs blockchain. Cette limitation empêche certains grands acteurs institutionnels de participer pleinement au marché émergent et de profiter des opportunités offertes par la tokenisation.

Kristine Mierzwa de FTSE Russell a noté que certains comités consultatifs des indices envisagent d’exclure les actions tokenisées des calculs d’indices, tant que les custodies traditionnelles ne peuvent pas les supporter directement. Elle prédit tout de même une adaptation rapide du secteur : « Je pense que nous allons arriver à un point où chaque custody va gérer des jetons, c’est inévitable. »

Perspectives

Plusieurs scénarios se dégagent pour les mois et les années à venir. Le scénario central prévoit une intégration progressive des actions tokenisées dans l’infrastructure financière traditionnelle, avec des pilotages par les grandes bourses et les banques d’investissement, aboutissant à une coexistence des deux systèmes pendant plusieurs années encore.

Un scénario accéléré verrait une adoption massive si les principaux indices acceptent d’inclure les titres tokenisés dans leurs calculs de capitalisation et de liquidité, ce qui déclencherait un afflux majeur d’investissements institutionnels contraints de répliquer l’indice. Un scénario conservateur imagine des retards réglementaires et techniques maintenant les volumes tokenisés limités pendant une période prolongée.

Les obstacles principaux restent la coopération réglementaire entre la SEC et les différents acteurs, l’évolution des infrastructures de custody pour supporter les actifs numériques et la résolution des problèmes de découverte des prix entre les marchés blockchain et les marchés traditionnels. La fenêtre d’opportunité pour une adoption à grande échelle se situe idéalement avant les élections américaines de mi-mandat, période où le Congrès risque de ralentir les réformes financières pour se concentrer sur les enjeux électoraux.

Les experts prédisent que la tokenisation des actions pourrait transformer profondément la structure des marchés financiers mondiaux dans les cinq prochaines années, avec des implications considérables pour les sociétés cotées, les investisseurs et les intermédiaires financiers. L’année 2026 pourrait être retenue comme le moment où Wall Street a vraiment adopté la blockchain pour les marchés d’actions, entraînant dans son sillage l’ensemble de l’écosystème financier mondial. Cette transformation est en marche dès maintenant.

Sources

Lire la Suite

Articles