Les États-Unis ont subi une perte d’emplois inattendue de 23 000 postes en juillet, accompagnée de révisions massives à la baisse des chiffres de mai et juin. Ce rapport place la Réserve fédérale face à un dilemme croissant entre un marché du travail qui se dégrade et une inflation toujours supérieure à sa cible de 2 %.
🔑 En bref
- Perte nette de 23 000 emplois en juillet, alors que les économistes en attendaient +80 000
- Révisions massives : -103 000 postes cumulés sur mai et juin par rapport aux estimations précédentes
- Taux de chômage à 4,1 % mais la population active perd 264 000 personnes
- Probabilité d’une hausse des taux en septembre tombe à 43,9 %, contre 57 % avant le rapport
- Wall Street progresse, le S&P 500 clôture à un niveau record
Un rapport qui rebat les cartes
Le rapport sur l’emploi publié vendredi par le Bureau of Labor Statistics (BLS, l’agence fédérale chargée des statistiques du travail) a pris de court l’ensemble des prévisions. Après une révision à la baisse du chiffre de juin, qui n’affiche plus qu’une hausse de 20 000 postes contre les 57 000 initialement annoncés, les économistes interrogés par Reuters tablaient sur une création de 80 000 emplois en juillet, avec des estimations variant de 10 000 à 140 000.
CBS News précise que les économistes sondés par FactSet anticipaient même 95 000 créations. Le chiffre réel s’inscrit donc en territoire largement négatif, avec -23 000 emplois. Sur les trois derniers mois, ce sont 103 000 postes qui disparaissent rétroactivement des comptes nationaux, signe d’un marché du travail bien plus fragile qu’estimé.
« Les embauches ont inversé leur tendance, l’économie a réellement perdu des emplois le mois dernier, et il s’avère que beaucoup d’emplois que nous croyions existants dans les mois précédents n’ont jamais vraiment existé. »
Nic Puckrin, expert des marchés et ancien analyste chez Goldman Sachs

Le chômage recule pour la mauvaise raison
Le taux de chômage a reculé à 4,1 % en juillet, contre 4,2 % en juin. Une bonne nouvelle en apparence, mais trompeuse : la baisse s’explique par le départ de 264 000 personnes de la population active, et non par une amélioration du marché du travail.
Le taux de participation à la population active a chuté à 61,4 %, son niveau le plus bas depuis février 2021. Depuis le début de l’année, environ 600 000 personnes ont quitté la population active en âge de travailler. Trois facteurs sont avancés : le vieillissement des baby-boomers partant à la retraite, des politiques migratoires plus strictes et des postes dont la rémunération ne couvre plus les coûts de transport ou de garde d’enfants.
« Le taux de chômage a reculé non pas parce que les gens trouvent des emplois, mais parce que plus de 250 000 personnes ont abandonné et quitté le marché du travail. »
Scott Horsley, correspondant économique de NPR
| Indicateur | Juillet | Juin (révisé) | Tendance |
|---|---|---|---|
| Variation des emplois (payroll) | -23 000 | +20 000 | Dégradation nette |
| Taux de chômage | 4,1 % | 4,2 % | Baisse technique |
| Population active | -264 000 | n.d. | Retrait massif |
| Taux de participation | 61,4 % | 61,5 % | Plus bas depuis fév. 2021 |
| Croissance des salaires (annuelle) | 3,2 % | 3,4 % | Ralentissement |
Par ailleurs, l’emploi dans les ménages a reculé de 87 000 personnes et le nombre de travailleurs à temps partiel pour des raisons économiques a augmenté de 123 000 pour atteindre 4,804 millions. La durée médiane du chômage a toutefois diminué, passant à 10,5 semaines contre 11,0 en juin. La proportion de secteurs déclarant une croissance de l’emploi est tombée à 51,8 %, contre 53,2 % en juin, tandis que la durée moyenne de la semaine de travail est restée stable à 34,3 heures.
Les grands perdants et les rares gagnants
Les pertes d’emplois se concentrent dans plusieurs secteurs clés. L’éducation publique locale a perdu 49 600 postes, la plus forte baisse depuis octobre 2021, contribuant à une diminution globale de 53 000 emplois dans le secteur public. Les loisirs et l’hôtellerie ont reculé de 40 000 postes pour le deuxième mois consécutif, dont 26 100 dans les restaurants et bars. Le commerce de détail a supprimé 19 000 postes, principalement dans les clubs-entrepôts, hypermarchés et grands magasins. Les activités financières ont perdu 14 000 emplois, portant leur total de pertes à 121 000 depuis leur pic de mai 2025.
À l’inverse, la santé n’a créé que 22 000 emplois, bien en deçà de sa moyenne mensuelle de 36 000 sur l’année écoulée. Le bâtiment a ajouté 22 000 postes, en grande partie dans les métiers spécialisés liés à la construction rapide de centres de données pour l’intelligence artificielle, signe que l’investissement dans l’IA soutient une partie de l’économie. L’emploi manufacturier a peu varié, avec une hausse de seulement 5 000 postes.
Le dilemme de la Fed face à une inflation tenace
Malgré ce coup de froid sur l’emploi, la Fed reste confrontée à une inflation supérieure à sa cible de 2 %. Trois membres du FOMC (Federal Open Market Committee, le comité de politique monétaire) avaient déjà divergé lors de la dernière réunion en plaidant pour une hausse d’un quart de point. Le taux directeur est maintenu dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % depuis cinq réunions consécutives.
Le prochain rapport sur l’inflation, attendu la semaine prochaine, sera décisif. Ellen Zentner, stratège économique en chef chez Morgan Stanley Wealth Management, prévient qu’un chiffre plus chaud que prévu pourrait relancer les appels à la hausse. De son côté, la gouverneure Lisa Cook rappelle que « bien que le taux d’embauche soit faible, le taux de chômage reste stable parce que les licenciements sont également faibles », signal d’un attentisme prudent.
Sur le plan politique, la Maison-Blanche a défendu le rapport en mettant en avant la hausse des emplois dans la construction manufacturière et industrielle. Le porte-parole Kush Desai a souligné que « la résurgence industrielle de Trump est en bonne voie », tout en reconnaissant la baisse continue des effectifs gouvernementaux. En parallèle, l’administration a renouvelé ses efforts pour destituer la gouverneure Lisa Cook, malgré le blocage de la Cour suprême il y a plus d’un mois, une initiative condamnée par le sénateur Elizabeth Warren.
Les marchés recalibrent leurs anticipations
Avant la publication du rapport, les marchés financiers anticipaient largement une hausse des taux en septembre. Après le choc, la probabilité implicite d’un relèvement est tombée à 43,9 % selon les données LSEG (London Stock Exchange Group), contre 57 % précédemment.
Wall Street a salué ce retournement. Le Dow Jones a gagné 151 points (+0,3 %), le S&P 500 a clôturé à un niveau record et le Nasdaq a bondi de 1,3 %. Les rendements des bons du Trésor américain ont reculé et le dollar a perdu du terrain face à un panier de devises. Le mouvement reflète le scénario d’une Fed contrainte à la prudence face au risque de récession.
« Le rapport sur l’emploi de vendredi n’était pas seulement bien plus faible que prévu, il a montré que l’économie a perdu des emplois en juillet, ce qui place la Réserve fédérale dans un dilemme, car l’inflation reste élevée et persistante. »
Brent Wilsey, directeur des investissements chez Wilsey Asset Management
Conclusion : entre attentisme et risque politique
Ce rapport d’emploi met en lumière un marché du travail américain en perte de vitesse, avec un taux d’embauche plus de 20 % inférieur à son niveau pré-pandémique, comme le souligne Kory Kantenga de LinkedIn. Les économistes relativisent néanmoins l’ampleur du choc : il s’agit du troisième été consécutif de faiblesse inattendue, comme le rappelle Stephen Stanley de Santander, et les licenciements restent au plus bas depuis deux ans selon PNC Economics.
Pour la Fed, l’équation reste complexe. La banque centrale devra arbitrer entre une inflation tenace, un marché du travail qui se dégrade et une pression politique croissante — la Maison-Blanche ayant relancé ses efforts pour destituer la gouverneure Lisa Cook. Les prochains chiffres de l’inflation détermineront si septembre marque un nouveau statu quo ou un revirement monétaire. Dans tous les cas, la probabilité d’une hausse des taux a sensiblement reculé, et les marchés ont déjà intégré ce nouveau paradigme dans leurs anticipations.
Sources
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

