Un avocat demande à Tether de transférer 344 millions de USDT gelés vers des victimes du terrorisme
Le 15 mai 2026, un procès majeur s’ouvre à New York autour des actifs numériques. L’avocat Charles Gerstein, représentant des victimes américaines d’actes terroristes ayant obtenu des jugements contre l’Iran mais jamais dédommagées, demande à un juge fédéral de contraindre Tether à libérer plus de 344 millions de dollars de USDT gelés depuis avril 2026. C’est la première fois qu’un tel mécanisme d’exécution par actifs numériques est invoqué devant une juridiction américaine. Cette procédure pourrait ouvrir un précédent sans précédent dans le domaine de l’exécution des jugements antiterroristes via les rails de la cryptomonnaie.
Contexte : le gel record d’avril 2026
Le 23 avril 2026, Tether a annoncé avoir gelé 344 millions de USDT sur la blockchain Tron, réparti sur deux adresses identifiées par les autorités américaines comme appartenant au Corps des Gardiens de la Révolution iranienne. Cette action, réalisée en coordination avec l’Office of Foreign Assets Control du Trésor américain et plusieurs agences fédérales, constitue le plus important gel individuel de l’histoire de la cryptomonnaie. Cette opération de gel massive a été rendue publique alors que les tensions géopolitiques entre les États-Unis et l’Iran atteignaient un nouveau seuil.
Le montant de 344 millions de dollars éclipse largement le précédent record de 182 millions de dollars gelés en janvier 2026. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré à cette occasion : » Nous suivrons l’argent que Téhéran tente désespérément de faire sortir du pays et ciblerons toutes les artères financières liées au régime. » L’opération a été dénommée » Economic Fury « , traduisant la volonté de l’administration américaine de mettre sous pressions financière le régime iranien.
Tether, qui émet le plus grand stablecoin mondial en termes de capitalisation, coopère désormais avec plus de 340 agences de poursuite dans 65 pays. Au total, la société déclare avoir gelé plus de 4,4 milliards de dollars d’actifs liés à des activités criminelles, dont 2,1 milliards en coordination directe avec des autorités américaines. Ces chiffres illustrent l’ampleur du rôle joué par l’émetteur de USDT dans l’écosystème de conformité des actifs numériques.
Les deux adresses gelées avaient été signalées par l’OFAC comme étant utilisées pour contourner les sanctions internationales. Les fonds seraient directement liés aux activités du Corps des Gardiens de la Révolution, responsable d’activités de déstabilisation dans la région du Moyen-Orient. Cette identification précise des adresses a permis à Tether d’agir rapidement, sous la pressions des autorités américaines qui ont partagé les informations d’intelligence financière.
La stratégie juridique de Charles Gerstein
Charles Gerstein n’en est pas à son premier exploit dans le domaine des actifs numériques. En mars 2026, il avait déjà convaincu un tribunal fédéral de céder des cryptomonnaies gelées dans une affaire impliquant le protocole Arbitrum, marquant un tournant dans l’utilisation des actifs numériques pour l’exécution des jugements civils. Fort de ce précédent, l’avocat s’attaque désormais à Tether et à son trésor de guerre en USDT, espérant reproduire le schéma qui avait fonctionné avec Arbitrum.
La thèse centrale de sa plaidoirie repose sur un raisonnement juridique audacieux : puisque Tether a déjà démontré sa capacité à geler les tokens en exécutant les directives de l’OFAC, rien ne l’empêche techniquement de » réémettre » un montant équivalent vers les portefeuilles contrôlés par les avocats des victimes. Le mécanisme qu’il propose est le suivant : les USDT originaux demeurent gelés sur la chaîne tandis que de nouveaux tokens sont créés et transférés au conseil des plaignants, permettant ainsi de satisfaire les jugements sans affecter les wallets sanctionnés.
Cette approche exploiterait un vide juridique : les jugements antiterroristes rendus par des tribunaux américains contre l’Iran n’ont jamais été exécutés via les circuits financiers conventionnels. La volatilité des avoirs iraniens et les sanctions internationales ont empêché tout transfert classique par les voies bancaires traditionnelles. Avec cette affaire, Gerstein ouvre un nouveau canal d’exécution via les émetteurs de stablecoins, qui possèdent l’infrastructure technique nécessaire pour geler et potentiellement réémettre des tokens.
Les victimes représentées par Gerstein détiennent des jugements rendus par des tribunaux américains contre l’Iran pour des actes terroristes commis dans les décennies précédentes. Ces jugements, totalisant plusieurs centaines de millions de dollars en dommages et intérêts, n’ont jamais pu être exécutés en raison du statut spécial de l’Iran sous le Droit international et des sanctions qui frappent le pays. La procédure contre Tether représente donc une tentative de contourner ces obstacles traditionnels.
Défis juridiques et objections en perspective
La partie adverse, représentée par les défenseurs de Tether, devrait faire valoir plusieurs objections de poids. La première concerne la nature juridique des USDT : en tant que token sur blockchain, le USDT constitue un actif numérique dont la propriété est enregistrée de façon permanente sur le registre distribué. Un ordre de » réémission » reviendrait à créer ex nihilo de la valeur, ce qui pourrait être considéré comme un dépassement du pouvoir d’un tribunal fédéral qui ne peut pas contraindre une entité privée à créer de la monnaie.
Par ailleurs, les critiques soulignent qu’un tel précédent accorderait aux émetteurs de stablecoins un pouvoir considérable : celui de décider unilatéralement de la propriété ultime de certains actifs. Cette concentration de pouvoir va à l’encontre de la philosophie décentralisée au cœur de l’écosystème blockchain, où la propriété privée et l’inviolabilité des wallets sont considered des principes fondamentaux. Tether n’a pas commenté publiquement cette procédure jusqu’à présent.
Une dimension supplémentaire pourrait émerger des investigations en cours. Selon Snir Levi, fondateur de la plateforme d’enquêtes conformité crypto Nominis, les comportements transactionnels des portefeuilles gelés ne correspondent pas tout à fait aux schémas attendus du Corps des Gardiens. Certaines données suggèrent des liens avec des plateformes d’échange chinoises, notamment des connexions avec HTX, anciennement Huobi. Cette découverte pourrait compliquer la position des poursuivants si elle est confirmée, car elle remet en question la thèse officielle sur la propriété réelle des fonds gelés.
Enfin, des questions se posent sur la compétence du tribunal à ordonner à une entité privée comme Tether d’effectuer une telle opération. Même si les tribunaux américains ont un pouvoir étendu en matière d’exécution de jugements civils, contraindre un émetteur de stablecoins à créer de nouveaux tokens soulève des questions légales inédites qui n’ont jamais été tranchées par une juridiction américaine.
Réglementation des stablecoins : un secteur sous haute surveillance
Cette affaire s’inscrit dans un contexte de durcissement réglementaire mondial autour des stablecoins. Le Congrès américain examine actuellement plusieurs projets de loi, dont le GENIUS Act, conçu spécifiquement pour encadrer les émetteurs comme Tether. La perspective que des stablecoins puissent servir d’instruments d’évasion fiscale ou de financement du terrorisme motive ces initiatives législatives qui visent à imposer des règles de transparence plus strictes aux émetteurs de tokens adossés à des devises.
Depuis début 2026, Tether a réalisé plusieurs opérations de gel majeur. Entre avril et mai 2026 seulement, ce sont plus de 500 millions de USDT qui ont été bloqués, incluant 38,4 millions de dollars saisis après que l’enquêteur blockchain ZachXBT ait retrouvé les fonds de plusieurs plateformes effondrées dont DSJ Exchange et BG Wealth Sharing, deux systèmes de Ponzi qui ont defraudé des milliers d’investisseurs. Ces opérations de gel successives démontrent la volonté de Tether de coopérer avec les autorités.
L’unité T3 Financial Crime, initiative commune de Tether, Tron et la société d’analyse blockchain TRM Labs, a déclaré avoir contribué au gel de plus de 450 millions de dollars d’actifs suspects depuis sa création en 2024. L’unité revendiqué sa capacité à geler des fonds en moins de 24 heures dans les cas d’urgence, ce qui en fait un outil précieux pour les agences de répression du crime financier. Cette coopération étroite entre le secteur privé et les autorités illustre l’évolution du modèle de conformité dans l’écosystème crypto.
En mai 2026 précisément, les procureurs de New York ont exprimé des réserves sur les dispositions du GENIUS Act concernant la lutte contre la fraude, soulignant que certaines clauses pourraient affaiblir les protections existantes contre les manipulations de marché. Ces critiques montrent que le débat réglementaire autour des stablecoins reste profond et que les législateurs doivent naviguer entre différents intérêts.
Réactions du marché et implications pour l’industrie
Malgré l’ampleur de l’affaire, le USDT n’a pas connu de dérive significative sur les marchés. La capitalisation du principal stablecoin mondial demeure stable, suggérant une acceptation du rôle de Tether en tant qu’acteur de conformité plutôt qu’une menace pour ses utilisateurs. Cette attitude reflète une évolution du marché qui intègre désormais les interactions entre émetteurs de stablecoins et autorités réglementaires comme faisant partie du fonctionnement normal de l’écosystème.
Si le procès Gerstein devait aboutir en faveur des poursuivants, il créerait un précédent susceptible de transformer radicalement les pratiques d’exécution judiciaire dans le domaine numérique. Des cabinets d’avocats spécialisés commencent déjà à étudier des dossiers similaires, anticipant un afflux de procédures similaires visant d’autres plateformes de cryptomonnaies qui ont des fonds bloqués dans le cadre de leurs opérations de conformité.
L’issue de cette procédure pourrait également influencer les débats législatifs à Washington. Les adversaires du cadre réglementaire actuel y verraient la preuve que l’autorégulation de l’industrie est insuffisante et que des interventions législatives plus strictes sont nécessaires. À l’inverse, les défenseurs de l’industrie souligneraient que la coopération entre Tether et les autorités a permis des résultats concrets en matière de lutte contre le financement du terrorisme.
Pour les détenteurs de USDT à travers le monde, cette affaire rappelle que les tokens émis par Tether ne sont pas entièrement dépourvus de risque réglementaire. Même si les fonds des utilisateurs ordinaires ne sont pas visés, la perspective que les tribunaux puissent ordonner des mesures concernant les actifs de l’émetteur soulève des questions sur la nature réelle de la relation entre Tether et ses utilisateurs.
Perspectives
Le procès devant le tribunal fédéral de Manhattan s’annoncé long et complexe, avec des mois voire des années de procédures en perspective. Quelle que soit l’issue, la décision fera date dans l’histoire juridique des actifs numériques. Elle pourrait établir le principe selon lequel les tribunaux américains sont en mesure de forcer des émetteurs de stablecoins à exécuter des jugements de conformité, même en l’absence de cadre législatif explicite prévoyant expressément cette possibilité.
Pour l’industrie du stablecoin dans son ensemble, cette affaire rappelle les pressions croissantes auxquelles font face les émetteurs. Entre la nécessité de coopérer avec les autorités et la promesse de décentralisation qui sous-tend leur modèle économique, ces entreprises naviguent dans un espace de plus en plus étroit. La manière dont Tether et ses concurrents répondront à ces exigences moulera l’avenir réglementaire de l’ensemble du secteur pour les années à venir.
À plus long terme, cette procédure pourrait également accélérer l’émergence de cadres réglementaires internationaux concernant les stablecoins. Les instances de régulation financière mondiales observent avec attention cette affaire qui pourrait servir de précédent pour des cas similaires impliquant d’autres juridictions et d’autres émetteurs de tokens adossés à des devises.
Sources
- Lawyer behind Arbitrum crypto seizure fight now targets Tether for $344 million — CoinDesk
- Tether Freezes $344 Million USDT on Tron in OFAC Coordination — Yahoo Finance
- Tether Freezes $344 Million in USDT With OFAC and US Law Enforcement — Bitcoin.com
- Tether freezes over $500M of USDT in 30 days, BlockSec data shows — Cointelegraph
- Charles Gerstein targets Tether for $344 million — PANews

