Polymarket : moins de 1 % des portefeuilles captent la moitié des profits

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Polymarket : moins de 1 % des portefeuilles captent la moitié des profits

Une étude publiée par Solidus Labs en avril 2026 lève le voile sur un déséquilibre structurel profond sur Polymarket, la plateforme de marchés de prédiction sur blockchain dont le volume mensuel dépasse régulièrement les 10 milliards de dollars. Entre décembre 2025 et février 2026, les chercheurs ont analysé des millions d’exécutions on-chain pour révéler que les profits sur la plateforme sont répartis de manière dramatiquement inégale : à peine 0,55 % des portefeuilles de makers créateurs de marché captent la moitié des profits nets, tandis que 0,26 % des takers gagnants concentrent l’autre moitié. Sur une période totalisant 16 millions de dollars de profits distribués, quelque 8 millions ont été absorbés par cette minorité infime de participants — un rapport de concentration qui n’a rien à envier aux inégalités les plus extrêmes observées sur les marchés financiers traditionnels.

Ce constat s’inscrit dans un tableau plus vaste. Selon des données compilées par plusieurs sources indépendantes sur une base de 2,5 millions d’adresses de portefeuille actives, seuls 7 à 8 % des traders Polymarket sont rentables. Parmi eux, la concentration est toujours plus accusée : 0,033 % des adresses — environ 840 identités — dépassent les 100 000 dollars de gains cumulés. Le tableau dressé par ces études convergentes soulève des questions fondamentales sur la nature même des marchés de prédiction décentralisés et sur leur capacité à tenir leurs promesses de démocratisation de l’information financière.

Contexte

Polymarket s’est imposée ces dernières années comme la référence incontestée des marchés de prédiction décentralisés. La plateforme permet à quiconque de parier sur des événements futurs — élections présidentielles, résultats sportifs, décisions de banques centrales, conflits géopolitiques — en achetant des tokens YES ou NO dont le prix reflète la probabilité implicite du marché pour la question posée. Cette mécanique de marché, héritée des théories des marchés de prédiction développée par des économistes comme Robin Hanson, vise à agréger l’information dispersée parmi les participants pour établir un prix — et donc une prévision — aussi précis que possible.

Avec des volumes mensuels dépassant régulièrement les 10 milliards de dollars et une base d’utilisateurs estimée à plusieurs millions d’adresses, Polymarket offre un terrain d’analyse sans précédent pour étudier le comportement des marchés financiers en conditions pseudo-anonymes. Chaque transaction est enregistrée de manière immuable sur la blockchain, offrant une traçabilité totale que les marchés financiers traditionnels ne peuvent égaler. Cette transparence apparente cache pourtant des dynamiques de concentration radicale.

Dans un marché de prédiction, chaque participant est théoriquement un « trader informé » — quelqu’un qui parie sur la base d’une conviction forgée par sa propre analyse de l’information disponible. Contrairement aux marchés financiers traditionnels où les teneurs de marché profitent du spread bid-ask auprès de traders non informés, presque tout le monde sur Polymarket cherche à prédire un résultat avec conviction. Cette configuration crée une dynamique particulière où la concurrence pour l’information est maximale — et où les avantages structurels pèsent d’autant plus lourd.

Une étude académique indépendante menée par la London Business School et l’Université de Yale, publiée en 2026, a analysé l’intégralité des transactions Polymarket entre 2024 et 2026 et conclure que seulement 3 % des comptes génèrent la majorité des profits. Les auteurs qualifient cette dynamique de « small informed minority » — une minorité informée qui pilote la découverte des prix, par opposition à la sagesse collective que les marchés de prédiction sont censés incarner. Un schéma précis a été identifié : une minorité influence les cours, une minorité encore plus restreinte empoche les bénéfices.

Les faits

L’étude de Solidus Labs porte sur la période décembre 2025 à février 2026 et s’appuie sur des millions de points de données on-chain. Les conclusions sont sans appel. Sur les quelque 2,5 millions d’adresses de portefeuille actives sur Polymarket, moins de 8 % sont rentables. Parmi les adresses rentables, la concentration est extrême : 0,55 % des adresses de makers captent 50 % des profits de création de marché, et 0,26 % des adresses de takers gagnants concentrent l’autre moitié des gains.

Ces chiffres s’inscrivent dans un contexte plus large documenté par plusieurs études convergentes. Selon des données compilées par Cryptorank sur la période 2023-2025, seuls 2 % des adresses Polymarket génèrent plus de 1 000 dollars de profits cumulés. Environ 0,033 % des adresses — soit environ 840 identités sur la plateforme — dépassent les 100 000 dollars de gains. Parmi les traders les plus rentables, moins de 0,26 % génère plus de 5 000 dollars par mois. Et parmi ces gagnants récurrents, 53 % abandonnent après le premier mois de gains — sugérant que même les profits temporaires sont difficiles à convertir en revenus soutenus.

Autre constat alarmant mis en lumière par l’étude : le wash trading representerait environ 15 % du volume sur certains marchés Polymarket. Cette pratique consiste à acheter simultanément des tokens YES et NO sur le même événement, générant un volume d’échange artificiel sans exposition économique réelle. Pour le trader lambda, cette manipulation du volume complique la lecture des signaux de marché. Pour les acteurs qui y participent, elle permet d’accumuler des statistiques d’activité en vue d’un éventuel airdrop du token $POLY, dont l’allocation pourrait être indexée sur le volume d’échange généré par chaque adresse.

Une recherche distincte publiée par Business Insider en mars 2026, menée par le professeur Joshua Mitts de Columbia Law School et Moran Ofir de l’Université de Haïfa, a identifié 210 000 trades « informés » ayant collectivement généré 143 millions de dollars de profits « anormaux » depuis 2024. L’étude porte sur la majorité des transactions Polymarket sur la période 2024-2026 — la première recherche à fournir une estimation du montant total gagné par ces comptes suspects. Les vingt trades les plus suspects à eux seuls représentent environ 16 millions de dollars, avec une concentration marquée sur les marchés liés à l’élection américaine de 2024 et aux décisions de politique monétaire de la Réserve fédérale.

Analyse

Les traders dominants ne resultent pas nécessairement d’activités illégales. Ils detiennent des avantages compétitifs majeurs qui, individuellement, sont légitimes mais collectivement créent un déséquilibre structurel profond. Ces avantages comprennent des capitaux importants permettant d’absorber la volatilité des positions et d’exploiter des opportunités de marché en toute sécurité sans risquer la liquidation, des infrastructures techniques avancees incluant des bots d’arbitrage, des connexions à faible latence aux nœuds blockchain et des systèmes de surveillance des marchés en temps réel, et des stratégies d’exécution optimisée inaccessibles au trader lambda. Ces avantages structurels expliquent pourquoi la majorité des participants réalise des pertes nettes — ils ne sont pas face à des pairs égaux mais contre des professionnels équipés pour extraire systématiquement de la valeur.

La distinction entre « insider trading » au sens juridique et « informed trading » est importante. Les chercheurs de Columbia et Haïfa utilisent délibérément le terme « informé » plutôt que « inside » car certains des plus gros trades analysés portent sur des marchés où trop de personnes influencent le résultat pour qu’il soit manipulable — comme les élections présidentielles américaines de 2024. Le terme « informé » englobe à la fois les parieurs astucieux qui repèrent les erreurs collectives de la foule et ceux qui disposent d’avantages injustes. Cette nuance méthodologique est fondamentale pour comprendre la portée réelle de l’étude.

Certains comptes étudiés affichent des schémas particulièrement troublants. Le compte connu sous le nom de « ricosuave666 » exemplifies le profil du trader informé suspect : en juin 2025, cette nouvelle adresse Polymarket a commencé à parier des milliers de dollars sur des questions concernant des frappes militaires israéliennes en Iran. Elle a empoché environ 155 000 dollars le 13 juin, jour où Israël a effectivement mené des frappes sur l’Iran. Le compte est ensuite resté dormant pendant sept mois avant de resurfacer en janvier 2026 pour de nouveaux paris, puis d’être supprimé après avoir été signalé publiquement. Les chercheurs notent que son trade le plus suspect n’était classé qu’au 3 662e rang des trades les plus inhabituels de l’échantillon — ce qui suggère que des pratiques encore plus extrêmes restent non détectées.

Les critiques méthodologiques doivent toutefois être prises en compte. Le professeur Harry Crane de l’Université Rutgers, qui n’a pas participé à l’étude, souligne que le classement de « suspiciousité » repose fortement sur la rentabilité plutôt que sur ce que le grand public considérerait comme suspect. Un trade gagnant reçoit un poids disproportionné par rapport à un trade perdant de type identique. Cette limite signifie que certains trades parfaitement légitimes pourraient être classés comme suspects sur la seule base de leur rentabilité, tandis que des pratiques véritablement abusives mais moins profitables échapperaient au radar des chercheurs.

Réactions du marché

Face à ces constats, Polymarket a annoncé en mars 2026 l’interdiction formelle des transactions par des personnes détenant des informations confidentielles volées, des tips illegaux ou la capacité d’influencer les résultats sur lesquels elles parient. Le fondateur Shayne Coplan avait précédemment qualifié de « cool » le fait que Polymarket « crée cette incitation financière à divulguer de l’information au marché » — une déclaration qui prend une dimension particulière à la lumière des découvertes de l’étude Mitts-Ofir.

Cependant, les défis de mise en application restent considérables. La plateforme ne connaît pas l’identité réelle de ses utilisateurs. Sa succursale américaine régulée, qui opère sous supervision de la CFTC, ne traite pas même 10 % du volume total — l’immense majorité du trading ayant lieu sur la plateforme offshore qui ne collecte aucune information d’identification au-delà de l’adresse email. Cette architecture crée un décalage entre les règles officielles et la réalité opérationnelle de la plateforme.

Dans le même temps, Solidus Labs a signé un contrat pour déployer sa plateforme de surveillance HALO sur plus de 4 000 marchés de Kalshi, le principal concurrent américain régulé de Polymarket. Cette décision soulève une question ouverte : s’agit-il d’une attaque directe du concurrent ou d’une mise en lumière légitime des problèmes structurels des marchés de prédiction ? Les observateurs y voient soit une manæuvre de Kalshi pour discréditer Polymarket auprès des régulateurs, soit un apport de surveillance nécessaire. En réponse, Kalshi a également annoncé des sanctions contre deux utilisateurs ayant violé ses règles, incluant un monteur vidéo pour MrBeast qui avait parié sur des mots qui seraient prononcés lors d’émissions avant leur diffusion.

Les teneurs de marché automatisés dominent clairement les classements de rentabilité. Selon les données analysées, les bots d’arbitrage captent systématiquement les profits, laissant les traders manuels dans une position structurellement défavorable. Cette dynamique est similaire à celle observée sur les marchés de change ou les marchés à terme financiers, où le trading algorithmique a progressivement marginalisé le trader discrétionnaire. L’écart entre le trader retail et le professionnel équipé ne cesse de se creuser.

Perspectives

Plusieurs paramètres méritent une attention particulière dans les mois à venir. L’évolution de la concentration des profits sur Polymarket indiquera si la plateforme parvient à réduire les asymétries informationnelles grace à ses nouvelles règles, ou si le déséquilibre va en s’accentuant malgré les mesures annoncées. Le volume de wash trading, difficelement mesurable mais structurellement lié aux anticipations de l’airdrop $POLY, constitue un facteur de confusion supplémentaire dans l’évaluation de la santé réelle du marché.

L’impact éventuel du lancement du token $POLY sur les comportements de wash trading mérite une surveillance particulière. Les incitations tokenomiques pourraient soit réduire les pratiques de manipulation de volume — si le token est alloué en priorité aux participants légitimes — soit les amplifier si le volume reste le critère principal d’allocation. L’histoire des airdrops passés dans l’écosystème crypto suggère que les comportements opportunistes dominaient généralement les comportements informationnels.

Les différences structurelles entre Polymarket et Kalshi en matière de surveillance mériteront un suivi attentif. Kalshi, en tant que plateforme régulée américaine, dispose de mécanismes de vérification d’identité (Know Your Customer) qui pourraient limiter certains comportements abusifs. Les poursuites intentées par plusieurs États américains contre Kalshi et d’autres marchés de prédiction, arguant qu’ils constituent des casinos non licenciés, ajoutent une couche supplémentaire de complexité réglementaire et pourraient contraindre l’un ou l’autre acteur à modifier ses pratiques.

Pour les traders individuels, l’enseignement principal reste la difficulté structurelle de générer des profits sur les marchés de prédiction face à une concurrence informée et technologiquement équipée. Les 84 % de traders en perte nette documentés par plusieurs études indépendantes sugèrent que Polymarket, malgré son efficacité démontrée en tant que machine de découverte du vrai, fonctionne mal comme véhicule de profit pour le trader retail lambda. Y participer à des fins récréatives, pour hedger risques ou pour tester ses propres convictions reste une option valide, mais y chercher des gains réguliers requiert des ressources et une infrastructure hors de portée de la plupart des participants. Le marché de prédiction est avant tout un marché d’information — et l’information a un coût que le parieur occasionnel n’est généralement pas prêt à payer.

Sources

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