Le franc suisse n’a jamais été aussi fort. En ce début d’année 2026, la devise helvétique s’est hissée à des niveaux qui rappellent les heures les plus sombres de la crise financière européenne, lorsque les investisseurs du monde entier se ruaient vers la sécurité. Face à ce mouvement brutal, la Banque nationale suisse (BNS) se retrouve coincée entre deux impératifs contradictoires : contenir une appréciation qui menace la compétitivité de l’industrie nationale, et préserver la valeur de réserves massives libellées en dollars américains. C’est dans ce contexte tendu qu’une proposition audacieuse refait surface avec une insistance nouvelle : et si la Suisse intégrait le bitcoin dans ses réserves officielles ?
La BNS face à un défi historique sur le change
Avec plus de 765 milliards de francs suisses de réserves de change, la Banque nationale suisse figure parmi les banques centrales les mieux dotées au monde. Pour mettre ce chiffre en perspective, il représente près de 90 % du produit intérieur brut annuel de la Confédération. Et une partie significative de ces avoirs — environ 36 % selon les dernières données disponibles — est détenue en dollars américains.
Or, c’est précisément ce qui pose problème aujourd’hui. Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient impliquant l’Iran, les flux de capitaux se sont brutalement orientés vers les actifs refuges. Le franc suisse, traditionnellement considéré comme une valeur sûre sur les marchés internationaux, a connu une appréciation record. Le taux de change USD/CHF a plongé, rendant les produits suisses progressivement plus coûteux pour les acheteurs étrangers.
La BNS l’a clairement indiqué lors de sa dernière revue de politique monétaire : elle est prête à intervenir sur le marché des changes pour freiner toute appréciation excessive du franc. « Étant donné le conflit au Moyen-Orient, la volonté de la BNS d’intervenir sur le marché des devises a augmenté, » a déclaré le président de l’institution, Martin Schlegel. Cette déclaration marque un tournant rhétorique : la banque centrale ne se contente plus de surveiller l’évolution du change, elle menace directement d’entrer en action.
Cette situation met en lumière la dépendance structurelle de la BNS face au dollar. Chaque appréciation du billet vert se traduit par une perte comptable sur les réserves suisses. Le premier trimestre 2026 illustre parfaitement ce mécanisme : la BNS a enregistré une perte de 8,2 milliards de francs sur ses positions en devises étrangères, en partie causée par la force du franc. Une telle érosion menace à terme la capacité de la banque centrale à remplir son mandat de stabilité des prix.
Une initiative populaire pour changer la Constitution
Alors que les responsables de la BNS multiplient les interventions verbales et les opérations de change, un mouvement citoyen tente de contourner le débat traditionnel sur la politique monétaire en passant par la Constitution. En décembre 2024, une initiative populaire a été officiellement enregistrée auprès de la Chancellerie fédérale suisse. Son objet : modifier l’article 99 de la Constitution fédérale pour obliger la Banque nationale suisse à détenir une partie de ses réserves en bitcoin.
Le texte propose d’ajouter simplement trois mots à la fin de la phrase existante. L’article 99 stipule actuellement : « La Banque nationale suisse crée, à partir de ses bénéfices, des réserves monétaires suffisantes ; une partie de ces réserves est conservée sous forme d’or. » L’initiative suggère d’y adjoindre : « et en bitcoin. » Une modification minimaliste dans sa forme, mais considérable dans ses implications.
Le groupe derrière cette proposition est mené par Yves Bennäim, entrepreneur du secteur numérique et auteur reconnu dans l’espace suisse francophone. Il s’est entouré d’un collectif de défenseurs suisses de la cryptomonnaie qui partagent une vision commune : faire de la Suisse le premier pays au monde à intégrer officiellement le bitcoin dans ses réserves stratégiques. La campagne a recueilli plus de 100 000 signatures, un seuil suffisant pour déclencher un referendum national. Si le vote devait avoir lieu, les Suisses se prononceraient directement sur l’avenir monétaire du pays.
Le rejet clair de Martin Schlegel
Face à cette mobilisation, le président de la BNS n’a pas mâché ses mots. En avril 2025, Martin Schlegel a publiquement rejeté toute perspective d’intégration du bitcoin dans les réserves de la banque centrale. Sa position repose sur deux arguments principaux : le risque de liquidité et la volatilité du marché des cryptomonnaies.
« Le bitcoin ne fait pas partie des plans de la Banque nationale suisse, » a-t-il sobrement déclaré lors d’une conférence de presse. Une formulation définitive, qui contraste avec le ton parfois nuancé habituellement adopté par les dirigeants bancaires. Schlegel a également souligné que la BNS n’entendait pas suivre l’exemple américain, où l’administration Trump a engagé une démarche similaire pour constituer des réserves stratégiques en actifs numériques.
Pourtant, la réalité du bilan de la BNS est plus ambiguë qu’il n’y paraît. D’après les données compilées par Fintel, la banque centrale suisse détenait à la fin de l’année 2024 des positions significatives dans des entreprises américaines elles-mêmes fortement exposées au bitcoin. On citera notamment 520 000 actions de Strategy — anciennement MicroStrategy — le groupe spécialisé dans la constitution de réserves en bitcoin, 8,12 millions d’actions Tesla, 580 000 actions MARA Holdings ou encore 500 000 actions CleanSpark. Une exposition indirecte mais bien réelle, que les critiques de la BNS se font un plaisir de souligner.
La Banque centrale européenne n’est pas en reste. Sa presidente, Christine Lagarde, a qualifié le bitcoin d' »actif qui ne vaut rien » et de « placement spéculatif lié au blanchiment d’argent. » Une condamnation sans appel qui illustre le fossé persistant entre les instances traditionnelles et les partisans des cryptomonnaies.
Le test grandeur nature du stablecoin en franc suisse
Au-delà du débat sur les réserves, le secteur bancaire suisse avance avec prudence mais détermination dans l’écosystème numérique. En avril 2026, six grandes banques helvétiques ont lancé un projet commun de test d’un stablecoin adossé au franc suisse. UBS, la plus grande banque du pays, s’est associée à PostFinance, Sygnum — l’une des premières banques au monde à obtenir une licence d’intermédiaire financier blockchain —, Raiffeisen, ZKB et BCV pour constituer un consortium unique en son genre.
Ce projet, nommé officiellement CHF Stablecoin Sandbox, est coordonné par Swiss Stablecoin AG. Il fonctionne sur une blockchain Ethereum et vise à explorer les cas d’usage potentiels de la cryptomonnaie stable dans l’économie réelle. Les tests doivent se poursuivre tout au long de l’année 2026 et pourraient, à terme, aboutir à une émission régulière de jetons numériques en franc suisse.
Cette initiative revêt une importance symbolique considérable. Elle démontre que les principales institutions financières suisses prennent la tokenisation des actifs au sérieux, indépendamment de la question des réserves en bitcoin. Si le test aboutit, le franc suisse deviendrait l’une des premières devises majeures à disposer d’un équivalent numérique institutionnel, consolidant la position de la Suisse comme place financière innovante.
Ce que dit Deutsche Bank sur l’avenir des réserves
Le débat ne se limite pas à la Suisse. Deutsche Bank Research a publié en 2025 un rapport intitulé « Bitcoin vs. Gold : The Future of Central Bank Reserves by 2030 » qui offre une perspective macroéconomique nouvelle. Selon cette analyse, l’or et le bitcoin pourraient coexister sur les bilans des banques centrales d’ici la fin de la décennie, portés par l’évolution des dynamiques de marché et l’adoption institutionnelle croissante.
Le rapport souligne que le dollar américain montre des signes de faiblesse structurelle, ce qui pousse les banques centrales à diversifier leurs actifs de réserve. Dans ce contexte, l’or conserve son rôle historique d’actif refuge, tandis que le bitcoin émerge comme une réserve de valeur numérique avec des caractéristiques complémentaires. L’appréciation massive du franc suisse ces derniers mois valide, a posteriori, cette analyse sur l’intérêt croissant pour les valeurs refuges non libellées en dollars.
Cette convergence entre les tendances géopolitiques actuelles et les prédictions des grandes institutions financières donne du poids à la proposition suisse. Le pays se trouve à un carrefour : continuer à s’appuyer sur un système dominé par le dollar, ou préparer la transition vers un ordre monétaire plus diversifié.
Un débat qui va bien au-delà de la Suisse
La proposition suisse s’inscrit dans un mouvement mondial plus large. Plusieurs nations considèrent désormais le bitcoin comme un actif de réserve légitime. Les États-Unis ont officiellement franchi le pas sous l’administration Trump, créant le précédent qui manquait à la Suisse pour justifier sa propre approche. D’autres pays émergents, notamment en Amérique latine, ont déjà intégré le bitcoin dans leur stratégie de diversification.
Pour la Suisse, l’enjeu est double. D’une part, il y va de la compétitivité de son secteur financier, qui attire traditionnellement des capitaux du monde entier grâce à sa stabilité et son innovation. D’autre part, le pays doit gérer les conséquences d’une appréciation chronique de sa monnaie, qui grignote progressivement les marges de son industrie exportatrice.
Le secteur horloger, pilier de l’économie suisse, tire la sonnette d’alarme. Nick Hayek, PDG du groupe Swatch, a publiquement exprimé ses craintes face à la force du franc, estimant que la BNS n’en faisait pas assez pour protéger l’industrie nationale. Une sortie de ce cercle vicieux passera peut-être par une diversification des réserves qui permettrait de réduire la dépendance structurelle au dollar.
Le referendum, s’il est organisé, sera donc bien plus qu’un vote technique sur la politique monétaire. Il scellera le choix de la Suisse entre un ordre établi et un nouveau paradigme financier. Les prochains mois seront déterminants.
Sources : Reuters, CoinDesk, Swissinfo, Bloomberg, Deutsche Bank Research, SNB.ch, Finance Yahoo, Anadolu Agency, CNBC, Trading Economics, initiativebtc.ch

