Google a retiré moins de 48 heures après son lancement son outil « create image » intégré à Google Earth, qui superposait des images générées par IA aux données satellite authentiques. Ce retrait éclair met en lumière la course entre les capacités de génération et les garde-fous contre la désinformation visuelle.
🔑 En bref
- Lancement de la fonction « create image » : jeudi 31 juillet 2026 sur Google Earth (web)
- Retrait effectif : vendredi 1er août 2026, moins de 48 heures après le déploiement
- Modèle utilisé : Nano Banana 2, le générateur d’images de Google
- Filigrane SynthID jugé contournable par BBC Verify et chercheurs en détection IA
- Cas d’abus documentés : île de Kharg en feu, Capitole inondé, cratère à Los Angeles, chars à Kiev
Un déploiement éclair suivi d’un recul immédiat
Jeudi 31 juillet 2026, Google activait une nouvelle fonction baptisée « create image » dans Google Earth sur le web. Le principe était d’une simplicité redoutable : un utilisateur zoome sur n’importe quel lieu, clique sur un bouton, saisit une invite textuelle et reçoit une image photoréaliste générée par IA, superposée aux données réelles de cartographie satellite, aérienne et 3D de la plateforme. Le moteur utilisé était Nano Banana 2, le dernier modèle de génération d’images de Google.
Moins de quarante-huit heures plus tard, Google faisait machine arrière. L’entreprise a justifié cette décision dans un communiqué publié sur X, évoquant à la fois des usages professionnels utiles et des dérives contraires à ses politiques internes.
« Nous savons que les gens font particulièrement confiance à Google Earth pour une vue fiable du monde. Nous avons vu des professionnels de la géomatique utiliser cette fonctionnalité pour diverses applications utiles. Cependant, nous avons également vu des personnes partager des captures d’écran d’images générées qui semblent violer nos politiques. »
Google, communiqué officiel

Des abus documentés en quelques heures
La rapidité de la prolifération a pris de court jusqu’aux observateurs les plus aguerris. Le chercheur en source ouverte Henk van Ess, premier à avoir alerté sur les risques de l’outil, a indiqué à NPR avoir soumis des invites incluant des réfugiés à la frontière mexicano-américaine, une centrale nucléaire en Iran, un crash à Amsterdam et un hôpital frappé par un cratère de bombe à Gaza. Selon ses tests, « rien n’a été refusé ».
Plusieurs médias ont reproduit et documenté ces abus. NPR a réussi à générer des images de l’île iranienne de Kharg en feu et d’un complexe du Capitole américain inondé, deux événements qui n’ont pas eu lieu mais qui constitueraient des breaking news s’ils étaient réels. 404 Media a démontré la possibilité de produire un cratère d’explosion à Los Angeles et d’ajouter des protestataires fictifs devant le campus de Google à Mountain View. BBC Verify a, de son côté, obtenu des images d’une tour Eiffel effondrée, d’un gouffre engloutissant la pyramide de Gizeh et de chars russes dans les rues de Kiev.
| Média | Type de faux généré | Localisation |
|---|---|---|
| NPR | Île en feu | Kharg (Iran) |
| NPR | Capitole inondé | Washington D.C. |
| 404 Media | Cratère d’explosion | Los Angeles |
| 404 Media | Protestataires | Mountain View (Google) |
| BBC Verify | Tour Eiffel effondrée | Paris |
| BBC Verify | Sinkhole sur pyramide | Gizeh (Égypte) |
| BBC Verify | Chars russes | Kiev (Ukraine) |
Le risque spécifique des deepfakes satellitaires
Henk van Ess a formulé un diagnostic particulièrement alarmant sur la nature de la menace. Pour lui, l’outil ne se contente pas de générer des images fausses : il les ancre dans des coordonnées géographiques réelles, ce qui leur confère une crédibilité supplémentaire.
« Google a permis que des images inventées soient « soudées » à des coordonnées authentiques, dessinées sur des images authentiques. Le faux n’a pas besoin de paraître convaincant en soi. Il hérite de la crédibilité de la carte sur laquelle il est né. »
Henk van Ess, chercheur en source ouverte, à BBC Verify
Jake Godin, chercheur principal chez Bellingcat, a mis en garde contre la rationalisation du processus de fabrication de faux. « C’est simplement une rationalisation du processus, ce qui, je pense, va le faire proliférer davantage », a-t-il déclaré à NPR. Il a ajouté que « la désinformation voyage plus loin et plus vite que toute forme de correction » et que les gouvernements pourraient désormais invoquer la falsification pour rejeter des images satellite authentiques, dans une stratégie de doute systématique.
Bill Greer, analyste géospatial et cofondateur du service satellite à but non lucratif Common Space, a abondé dans ce sens auprès de BBC Verify. Il a souligné que l’imagerie satellite a historiquement été perçue comme une source de données particulièrement fiable, et que sa falsification est d’autant plus préjudiciable. Il a aussi noté que plusieurs gouvernements restreignent déjà l’accès aux données réelles, un processus qui, conjugué à la multiplication des faux, risque d’éroder durablement la confiance du public.
Le filigrane SynthID jugé insuffisant
Lors du lancement, Google avait défendu son outil en évoquant plusieurs mécanismes de protection. Chaque image générée était marquée du filigrane numérique SynthID, destiné à signaler le contenu comme généré par IA dans les autres outils Google comme Gemini. La société affirmait également empêcher la création d’images sur des sujets nuisibles et précisait que les rendus n’apparaissaient pas dans l’expérience principale de Google Earth pour les autres utilisateurs.
Ces assurances ont été rapidement mises à mal. BBC Verify a constaté qu’il était possible de tromper Gemini en lui faisant affirmer que les fausses images issues de Google Earth étaient réelles. Plusieurs outils externes de détection d’IA ont également échoué à identifier le contenu généré par Google Earth. Henk van Ess a affirmé avoir trompé le détecteur d’IA de Hive avec une vidéo générée dans Google Earth, illustrant la capacité du média à se propager malgré les filigranes.
BBC Verify a aussi montré que de petits changements dans la formulation des invites permettaient de contourner les directives intégrées. Une demande explicite de « plateforme surélevée pour pendre les traîtres » à côté du Parlement britannique a été refusée ; une formulation plus vague a en revanche été acceptée et l’image correspondante a été produite.
Un précédent chez Gemini en février 2024
Ce n’est pas la première fois que Google suspend un outil d’IA peu après son lancement. En février 2024, la société avait désactivé la capacité de Gemini à générer des images de personnes, après que l’outil avait produit des représentations historiquement inexactes. Le précédent avait duré plusieurs semaines avant un retour partiel et encadré de l’outil.
Pour l’heure, Google n’a pas précisé quand, ni sous quelle forme révisée, l’outil de génération d’images de Google Earth pourrait être remis en service. L’entreprise a simplement indiqué travailler à « des garde-fous plus solides ».
Conclusion
L’épisode du générateur d’images de Google Earth illustre la fragilisation rapide d’un régime de confiance visuelle autrefois considéré comme solide. L’imagerie satellite bénéficiait d’un statut proche de l’évidence factuelle : ce qui était vu depuis l’espace était, par construction, difficile à manipuler. La capacité de générer en quelques secondes un faux crédible, géolocalisé et quasi-indétectable renverse cette présomption.
Plusieurs scénarios se dessinent pour la suite. Le plus probable est un retour de l’outil après un renforcement des filtres de prompts, des classifieurs internes et des filigranes. Le plus inquiétant est celui évoqué par Bill Greer : une érosion progressive de la confiance dans l’imagerie satellite, conjuguée à la restriction de l’accès aux données authentiques, créant un « trou de vérité » dans lequel plus aucune image ne peut être tenue pour fiable. Pour les enquêteurs en source ouverte, les médias et les ONG documentant les zones de conflit, ce recul de Google n’est qu’un épisode — mais il marque une étape dans la course entre génération et détection.
Sources
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

