USDT : L’arme à double tranchant qui divise le monde entre liberté financière et contournement des sanctions

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Alors que l’Iran et le Venezuela traversent des crises économiques sans précédent, les stablecoins, et particulièrement l’USDT de Tether, révèlent leur nature paradoxale. Pour des millions de citoyens confrontés à l’hyperinflation, ces actifs numériques représentent une bouée de sauvetage vitale. Mais ils constituent également un outil controversé permettant à des entités sanctionnées de contourner les embargos internationaux.

Iran : Quand la cryptomonnaie devient la seule échappatoire

Depuis début 2026, l’Iran connaît une période de turbulences sans précédent. Des manifestations massives éclatent dans tout le pays en réponse à l’effondrement du rial iranien, qui atteint des records historiques face au dollar américain. La situation s’est dramatiquement aggravée, avec des milliers d’arrestations et des centaines de morts signalées. Le gouvernement a même coupé l’accès à Internet domestique pour tenter de contrôler la contestation.

Dans ce contexte catastrophique, les cryptomonnaies sont devenues des outils essentiels de survie économique. L’USDT basé sur la blockchain Tron est l’actif le plus utilisé dans le pays, permettant à la population de se protéger contre l’inflation galopante. Selon les données de 2025, environ 46% des utilisateurs iraniens emploient les cryptomonnaies comme outil de couverture contre l’inflation élevée.

L’adoption des cryptomonnaies n’a toutefois pas été sans obstacles. Un piratage massif de Nobitex, la plus grande plateforme d’échange du pays, a entraîné des pertes estimées entre 82 et 90 millions de dollars. Par ailleurs, le gouvernement a imposé une limite annuelle sur les stablecoins, autorisant des avoirs maximaux de 10 000 dollars et des achats maximaux de 5 000 dollars par personne.

Le scandale du CGRI : Plus d’un milliard de dollars transférés via des sociétés-écrans

Un rapport explosif de TRM Labs publié le 9 janvier 2026 révèle que le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien aurait transféré plus d’un milliard de dollars en stablecoins depuis 2023 via deux sociétés-écrans basées au Royaume-Uni : Zedcex et Zedxion.

Selon l’analyse de TRM Labs, bien que ces deux entreprises se présentent comme des entités distinctes, elles fonctionnent en réalité comme « une infrastructure financière pour le CGRI », opérant ensemble au sein d’un « écosystème plus large d’évasion des sanctions iraniennes ». Entre 2023 et 2025, les transactions liées au CGRI ont représenté 56% du volume total d’échanges sur ces deux plateformes, la grande majorité étant effectuée en USDT sur la blockchain Tron.

L’activité liée au CGRI sur Zedcex a connu une croissance spectaculaire : de 23,7 millions de dollars en 2023 (60% de l’activité totale), elle est passée à 619,1 millions de dollars en 2024, avec la part du CGRI atteignant 87%. En 2025, l’activité globale a diminué à 410,4 millions de dollars, la part du CGRI retombant à 48%.

Plus inquiétant encore, les enregistrements de la blockchain montrent que plus de 10 millions de dollars en USDT ont été transférés directement de portefeuilles liés à Zedcex et au CGRI vers des adresses contrôlées par Sa’id Ahmad Muhammad al-Jamal, un homme d’affaires yéménite sanctionné par le Trésor américain en 2021 pour avoir fait passer en contrebande du carburant iranien afin de financer les Houthis au Yémen.

Venezuela : Quand l’USDT remplace les banques

Le Venezuela présente un cas similaire d’adoption massive de l’USDT, avec des motivations légèrement différentes. Le bolívar vénézuélien s’est effondré au cours de la dernière décennie. En 2025, le prix du dollar a augmenté de 479% sur l’année, entraînant une inflation galopante qui pourrait dépasser 500% selon des cabinets privés.

L’hyperinflation vénézuélienne a atteint des sommets historiques : 65 370% en 2018 selon le FMI, et jusqu’à 1 698 488% en décembre 2018 selon les estimations de l’Assemblée nationale. Bien que l’inflation se soit quelque peu stabilisée, elle reste à des niveaux extrêmement élevés, avec des projections autour de 160% pour 2026.

Dans ce contexte, l’USDT s’est tellement largement répandu que les Vénézuéliens ordinaires utilisent cet actif pour payer toutes sortes de services quotidiens. Comme le souligne Mauricio Di Bartolomeo, un entrepreneur crypto vénézuélien de 71 ans : « C’est comme ça que vous payez votre jardinier et votre coiffeur. Vous pouvez utiliser Tether pour à peu près n’importe quoi ».

Selon les données de Chainalysis, le Venezuela se classe 18e au niveau mondial en termes d’adoption des cryptomonnaies, mais monte à la 9e place lorsqu’on ajuste pour la taille de la population. Près de 92,5% de l’activité crypto au Venezuela est motivée par un besoin critique de remises et de préservation de la valeur basée sur les stablecoins.

PDVSA : Le pétrole vénézuélien payé en USDT

L’aspect le plus controversé de l’utilisation de l’USDT au Venezuela concerne Petróleos de Venezuela (PDVSA), la compagnie pétrolière d’État. Selon plusieurs rapports, PDVSA aurait commencé à exiger des paiements directement en USDT pour éviter les sanctions imposées en 2020.

Les estimations suggèrent que l’entreprise accepte environ 80% de tous ses revenus pétroliers via Tether. À la fin du premier trimestre 2024, PDVSA a commencé à exiger que les nouveaux clients utilisent des portefeuilles numériques et effectuent des paiements en USDT pour les transactions pétrolières au comptant. En juillet 2024, environ 119 millions de dollars en cryptomonnaies ont été vendus au secteur privé.

La riposte de Tether : Collaboration intensive avec les autorités

Face à ces utilisations problématiques, Tether a intensifié sa coopération avec le gouvernement américain. Selon un rapport d’AMLBot du 5 décembre 2025, Tether a mis sur liste noire environ 3,3 milliards de dollars de fonds entre 2023 et fin 2025, dont 1,75 milliard de dollars d’USDT basé sur Tron gelé.

Les données montrent que Tether a mis sur liste noire 7 268 adresses entre 2023 et 2025, dont plus de 2 800 en coordination avec les forces de l’ordre américaines. Plus de 53% de tous les tokens Tether gelés se trouvaient sur le réseau Tron.

Le week-end du 11 janvier 2026, Tether a ajouté à ce chiffre en gelant 182 millions de dollars d’USDT basé sur Tron répartis sur cinq portefeuilles. Concernant spécifiquement le Venezuela, des rapports indiquent que Tether a gelé 41 portefeuilles USDT liés à l’évasion des sanctions pétrolières vénézuéliennes, en coopération avec le Trésor américain et le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN).

Paolo Ardoino, PDG de Tether, a souligné : « La capacité de Tether à suivre les transactions et à geler l’USDT lié à des activités illicites le distingue de la monnaie fiduciaire traditionnelle et des actifs décentralisés. Nous prenons au sérieux notre responsabilité de lutter contre la criminalité financière ».

Le GENIUS Act : Un nouveau cadre réglementaire américain

En réponse à ces défis, les États-Unis ont adopté en juillet 2025 le GENIUS Act, la première législation fédérale sur les stablecoins. Cette loi établit un cadre réglementaire clair pour les stablecoins de paiement et impose des obligations strictes aux émetteurs.

Le GENIUS Act soumet explicitement les émetteurs de stablecoins au Bank Secrecy Act, les obligeant à établir des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d’argent (AML) et de conformité aux sanctions. Tous les émetteurs de stablecoins doivent posséder la capacité technique de saisir, geler ou brûler des stablecoins lorsque cela est légalement requis.

La législation prévoit des sanctions sévères : l’émission illégale de stablecoins est passible de pénalités civiles pouvant atteindre 100 000 dollars par jour, et la participation délibérée à une violation peut entraîner des pénalités allant jusqu’à 1 000 000 dollars par violation, jusqu’à cinq ans d’emprisonnement, ou les deux.

Un dilemme stratégique pour les décideurs politiques

Cette situation crée un dilemme complexe. D’un côté, les stablecoins comme l’USDT offrent une bouée de sauvetage vitale pour des millions de citoyens ordinaires au Venezuela et en Iran qui souffrent de l’hyperinflation. De l’autre, ces mêmes outils permettent à des entités sanctionnées de contourner les embargos internationaux.

Un rapport de TRM Labs de janvier 2026 indique qu’au cours de l’année écoulée, il y a eu une augmentation de 694% des cryptomonnaies reçues par des entités sanctionnées, notamment de Russie et d’Iran. Les stablecoins représentent 84% de tout le volume de transactions illicites.

Néanmoins, l’économie crypto dans son ensemble reste largement composée de transactions légitimes. La part illicite de tout le volume de transactions crypto reste inférieure à 1%.

Perspectives d’avenir

Les experts s’accordent à dire que l’utilisation des stablecoins au Venezuela et en Iran devrait continuer à augmenter. Après l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro début janvier 2026, plusieurs analystes ont souligné que l’adoption des stablecoins persistera probablement car il faudra un temps considérable pour normaliser l’infrastructure financière.

En Iran, malgré les sanctions soutenues, l’écosystème des cryptomonnaies a affiché une croissance persistante. Les données montrent que les services iraniens ont reçu 11,8% de volume en plus à mi-2025 par rapport à la même période en 2024.

Cependant, l’analyse de Chainalysis révèle un isolement croissant du système financier mondial légitime. Le nombre moyen de « sauts » transactionnels nécessaires pour que les fonds se déplacent entre les services iraniens et les plateformes d’échange mondiales conformes a régulièrement augmenté, passant de 1,6 en 2021 à 4,1 en 2025.

La dualité des stablecoins révélée par les situations au Venezuela et en Iran souligne les défis complexes auxquels sont confrontés les régulateurs et les décideurs politiques. L’équilibre entre protection des citoyens contre l’hyperinflation et prévention du contournement des sanctions définira probablement l’avenir de la réglementation des stablecoins dans les années à venir.

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Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

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