Dans une bataille qui pourrait redéfinir l’avenir de la finance mondiale, les banques traditionnelles américaines mènent une offensive sans précédent contre les stablecoins. Au cœur du conflit : le CLARITY Act, une législation qui pourrait soit ouvrir la voie à une révolution financière, soit consolider le monopole bancaire pour les décennies à venir.
Goldman Sachs et le CLARITY Act : Un Signal d’Alarme
David Solomon, PDG de Goldman Sachs, a récemment déclaré que le CLARITY Act (Digital Asset Market Clarity Act) « a encore un long chemin à parcourir » avant d’être adopté. Cette déclaration, prononcée lors d’une conférence téléphonique sur les résultats du quatrième trimestre 2025, intervient dans un contexte explosif : Coinbase, la plus grande plateforme d’échange de cryptomonnaies aux États-Unis, vient de retirer son soutien à cette législation cruciale.
Mais derrière ce débat technique se cache une réalité bien plus inquiétante : une guerre totale que mènent les institutions bancaires pour préserver leur contrôle absolu sur le système financier.
Le Lobbying Bancaire : 3 200 Banquiers Contre l’Innovation
L’industrie bancaire américaine a lancé une campagne de lobbying d’une ampleur inédite. L’American Bankers Association, accompagnée de sept autres associations bancaires et de crédit, a envoyé une lettre commune au Sénat américain exigeant la fermeture de ce qu’elles qualifient de « faille » dans la réglementation.
Les chiffres sont éloquents :
- Plus de 3 200 banquiers ont signé une pétition demandant au Congrès d’interdire toute forme de rémunération sur les stablecoins
- Jusqu’à 6,6 billions de dollars de dépôts bancaires pourraient migrer vers les stablecoins, selon le Département du Trésor américain
- Brian Moynihan, PDG de Bank of America, avertit que 30 à 35% des dépôts bancaires commerciaux américains pourraient quitter le système bancaire
Jeremy Barnum, directeur financier de JPMorgan Chase, est allé jusqu’à qualifier les stablecoins portant intérêt de « chose évidemment dangereuse et indésirable ».
La Section 404 : L’Arme Législative des Banques
Le dernier projet du CLARITY Act, dévoilé le 13 janvier 2026, contient une disposition clé — la Section 404 — qui interdit aux « fournisseurs de services d’actifs numériques » de payer « toute forme d’intérêt ou de rendement » en lien avec la détention d’un stablecoin de paiement.
Cette formulation répond directement à des mois de lobbying intense de la part des banques communautaires. Kadan Stadelmann, directeur technique de Komodo Platform, a déclaré au média Decrypt que « le langage du projet est avantageux pour les banques traditionnelles. Les stablecoins étaient initialement considérés comme une alternative au système bancaire conventionnel, mais cette proposition limite la fonctionnalité de rendement passif, diminuant leur avantage concurrentiel ».
Le Véritable Enjeu : Réserves Fractionnaires vs Réserves Complètes
L’argumentaire noble des banques — protéger les prêts communautaires — cache une réalité beaucoup moins reluisante. Les banques dépendent d’un modèle économique qui consiste à payer des taux d’intérêt dérisoires aux déposants tout en prêtant cet argent à des taux bien plus élevés.
Le système bancaire à réserves fractionnaires permet aux banques de ne conserver qu’une fraction des dépôts en réserve — depuis mars 2020, le taux de réserve obligatoire aux États-Unis est de 0%, ce qui signifie que les banques peuvent prêter l’intégralité des dépôts de leurs clients.
Les stablecoins, en revanche, opèrent sur un modèle de réserve complète à 100%, adossé à des actifs liquides et sûrs comme les bons du Trésor américain. Brian Armstrong, PDG de Coinbase, a souligné cette différence cruciale : « Il n’y a pas de réserve fractionnaire avec ces stablecoins. Ils ne devraient pas être soumis à la même réglementation que les banques ».
La Révolte de Coinbase : « Matériellement Pire que le Statu Quo »
Le 14 janvier 2026, Brian Armstrong a publié un message fracassant sur X annonçant que Coinbase ne pouvait plus soutenir le CLARITY Act « tel qu’il est rédigé ». Cette décision a provoqué un choc dans l’industrie et conduit le comité bancaire du Sénat à reporter le vote prévu.
Armstrong n’a pas mâché ses mots en accusant directement les banques : « Les banques essaient vraiment de venir saper l’agenda crypto du président. Elles essaient de protéger leurs propres marges bénéficiaires, prenant de l’argent dans les poches des Américains ordinaires qui travaillent dur et le mettant dans les coffres des grandes banques qui réalisent des profits records ».
Les Données du Terrain : La Désintermédiation Est Déjà en Cours
La capitalisation boursière des stablecoins a atteint 306 milliards de dollars fin 2025. Les projections du Boston Consulting Group suggèrent que le marché des actifs tokenisés pourrait atteindre 16 billions de dollars d’ici 2030.
Des exemples concrets alarmants pour les banques :
- Une petite banque communautaire a vu des millions de dollars disparaître du jour au lendemain lorsqu’un seul virement multimillionnaire est parti vers Coinbase
- Une banque parmi les 20 premières des États-Unis a suivi environ 200 millions de dollars par mois allant vers Coinbase — soit 2,4 milliards de dollars par an
- Près de 75% des consommateurs américains essaieraient les stablecoins s’ils étaient offerts par leur banque
L’Opération Chokepoint 2.0 : Une Guerre Financière Cachée
Un rapport publié en décembre 2025 par la commission des services financiers de la Chambre des représentants a révélé comment les régulateurs sous l’administration Biden ont employé « des règles vagues, une discrétion excessive, des orientations informelles et des actions d’application agressives » pour dissuader les banques de servir des clients du secteur des actifs numériques.
Les documents obtenus par Coinbase via des demandes FOIA ont révélé au moins 20 instances où la FDIC a ordonné à des banques régionales de « faire une pause » avec des opérations liées aux cryptomonnaies.
Le Danger des CBDC : Le Contrôle Financier Total
L’urgence de préserver un espace pour les cryptomonnaies décentralisées est renforcée par la menace que représentent les monnaies numériques de banque centrale (CBDC). Les CBDC accorderaient aux gouvernements un contrôle financier absolu sur chaque transaction.
En Thaïlande, le gouvernement distribue un prototype de CBDC avec des dépenses limitées à certains vendeurs, des achats restreints à certains biens et des fonds qui expirent après six mois. Donald Trump a signé un décret exécutif interdisant les CBDC aux États-Unis, une décision que les défenseurs des cryptomonnaies saluent comme une protection cruciale de la liberté financière.
Conclusion : Un Combat pour l’Avenir de la Finance
Le débat autour du CLARITY Act n’est pas simplement une dispute technique. C’est une bataille fondamentale pour déterminer qui contrôlera le système financier du futur : les banques traditionnelles avec leur modèle de réserve fractionnaire et leur capacité à extraire des rentes des déposants, ou un système plus décentralisé où les individus ont un contrôle direct sur leur argent.
Les données du terrain montrent que la désintermédiation bancaire est déjà en cours, avec des milliards de dollars quittant les banques traditionnelles pour les plateformes crypto chaque année. L’issue de ce combat déterminera non seulement l’avenir des stablecoins et des cryptomonnaies aux États-Unis, mais aussi la nature du système financier mondial pour les décennies à venir.
Comme l’a déclaré Brian Armstrong : « Il vaut mieux n’avoir aucune loi que d’avoir une mauvaise loi ». La question maintenant est de savoir si le Congrès américain aura le courage de résister au lobbying bancaire et d’adopter une législation qui favorise l’innovation, la concurrence et la liberté financière.


