Coinbase vs Wall Street : Brian Armstrong dénonce une guerre réglementaire pour étouffer la crypto

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Le PDG de Coinbase, Brian Armstrong, a retiré son soutien au projet de loi américain CLARITY Act, dénonçant les tentatives des banques traditionnelles d’utiliser la réglementation pour étouffer la concurrence des stablecoins. Cette confrontation illustre une guerre de lobbying sans précédent entre le secteur bancaire et l’industrie crypto, avec des enjeux se chiffrant en milliers de milliards de dollars.

Un retrait fracassant qui paralyse le Congrès

Le 14 janvier 2026, Brian Armstrong a provoqué un séisme politique en annonçant que Coinbase, le plus grand exchange crypto américain, ne pouvait plus soutenir la version du Sénat du CLARITY Act (Digital Asset Market Clarity Act). Cette décision, annoncée moins de 24 heures avant le vote prévu du Comité bancaire du Sénat, a contraint les législateurs à reporter la session, laissant dans l’incertitude l’une des législations les plus attendues du secteur.

« Il y a trop de problèmes », a déclaré Armstrong dans un communiqué publié sur X. « Nous préférons ne pas avoir de loi plutôt qu’une mauvaise loi ». Cette position radicale de la part d’une entreprise qui a investi plus de 50 millions de dollars dans des comités d’action politique pro-crypto souligne la gravité des préoccupations soulevées.

Le Sénateur Tim Scott, président du Comité bancaire, a confirmé le report, indiquant que toutes les parties restaient « à la table » pour négocier de bonne foi. Le Comité agricole du Sénat, qui supervise la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), a également repoussé son propre vote jusqu’à fin janvier.

L’accusation centrale : capture réglementaire par les banques

Au cœur de la controverse se trouve une accusation directe et incendiaire. Lors d’une interview accordée à CNBC depuis Capitol Hill, Armstrong n’a pas mâché ses mots : « Le principe fondamental est que les banques ne devraient pas être autorisées à éliminer leur concurrence au détriment des consommateurs américains ».

Armstrong accuse explicitement le secteur bancaire de pratiquer une « capture réglementaire » (regulatory capture) – un processus par lequel une industrie établie utilise son influence politique pour façonner des règlements qui éliminent la concurrence émergente plutôt que de rivaliser sur un terrain équitable. « Il me semble profondément injuste qu’une industrie [les banques] puisse intervenir et obtenir une capture réglementaire pour interdire sa concurrence », a-t-il déclaré à Fox Business.

Le champ de bataille : les récompenses sur stablecoins

Cette accusation ne vient pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une bataille de lobbying féroce qui oppose depuis des mois les géants bancaires aux entreprises crypto, avec pour enjeu principal les « récompenses » (rewards) versées aux détenteurs de stablecoins.

Les stablecoins, ces cryptomonnaies indexées sur le dollar américain comme l’USDC de Circle, sont devenus un produit financier majeur. Coinbase offre actuellement jusqu’à 3,85% de rendement annuel aux utilisateurs qui détiennent simplement de l’USDC sur sa plateforme. À titre de comparaison, le taux d’intérêt moyen des comptes d’épargne bancaires américains se situe autour de 0,14% selon Armstrong, soit plus de 27 fois moins.

Ce différentiel n’est pas anodin. Il représente une menace existentielle pour le modèle bancaire traditionnel. Les banques américaines détiennent actuellement 19,7 billions de dollars de dépôts et accordent 13,2 billions de dollars de prêts. Chaque dollar qui migre vers les stablecoins est un dollar qui ne finance plus les prêts hypothécaires, agricoles ou aux petites entreprises qui constituent le cœur du système bancaire.

L’arme économique de Coinbase

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Coinbase détenait 9 milliards de dollars d’USDC sur sa plateforme au troisième trimestre 2025, soit une augmentation de 90% par rapport à l’année précédente, en grande partie grâce à son programme de récompenses. Les revenus liés aux stablecoins ont rapporté 355 millions de dollars à Coinbase au même trimestre.

La riposte bancaire : une coalition sans précédent

Face à cette menace, le secteur bancaire a déployé l’artillerie lourde. Une coalition sans précédent de huit associations commerciales nationales – incluant l’American Bankers Association (ABA), America’s Credit Unions, et l’Independent Community Bankers of America (ICBA) – a publié une lettre commune au Sénat en janvier 2026.

Plus impressionnant encore : 3 200 banquiers individuels ont signé une pétition exhortant le Congrès à fermer ce qu’ils appellent la « faille » (loophole) des récompenses sur stablecoins. Leur argument est percutant : « Chaque dépôt représente un prêt immobilier, un prêt aux petites entreprises ou un prêt agricole. En termes simples, les politiques qui sapent les dépôts bancaires et des coopératives de crédit détruisent les prêts locaux ».

Le secteur bancaire brandit une estimation du Département du Trésor américain selon laquelle jusqu’à 6,6 billions de dollars de dépôts pourraient être « à risque » de migration vers les stablecoins si ceux-ci peuvent offrir des rendements. Susan Sullivan, vice-présidente senior de l’ICBA, résume : « Les banquiers craignent qu’un stablecoin porteur d’intérêts puisse désintermédier les dépôts et éroder leurs bilans ».

Le texte controversé : quatre points de rupture

Le projet de loi du Comité bancaire du Sénat, dévoilé le 13 janvier 2026, contient plusieurs dispositions que Coinbase juge « catastrophiques ». Armstrong a identifié quatre problèmes majeurs dans le document de 278 pages :

1. Interdiction des récompenses sur stablecoins

Le texte interdirait explicitement aux « fournisseurs de services d’actifs numériques » de verser « toute forme d’intérêt ou de rendement (que ce soit en espèces, en tokens ou autre contrepartie) uniquement en lien avec la détention d’un stablecoin de paiement ».

Toutefois, dans un compromis proposé par la sénatrice démocrate Angela Alsobrooks, le projet autoriserait les récompenses « basées sur une activité », notamment pour la fourniture de liquidité, la participation à un protocole, les transactions, ou même l’adhésion à un programme de fidélité. Le problème ? Cette formulation est si large qu’elle pourrait potentiellement englober presque toutes les activités existantes – ou si restrictive qu’elle éliminerait complètement les programmes actuels, selon l’interprétation réglementaire.

2. Interdiction de facto des actions tokenisées

Le projet inclurait des restrictions qui rendraient « presque impossible » le commerce d’actions traditionnelles sur blockchain. Cette disposition vise directement les efforts de tokenisation des actifs financiers traditionnels, un domaine dans lequel des entreprises comme Coinbase ont massivement investi.

3. Restrictions DeFi et surveillance financière

Le texte élargirait l’application du Bank Secrecy Act aux protocoles de finance décentralisée (DeFi), accordant au gouvernement un « accès illimité aux dossiers financiers » et supprimant le droit à la vie privée financière, selon Armstrong. Cette disposition a été qualifiée par Alex Thorn, responsable de la recherche chez Galaxy, de « plus importante expansion des pouvoirs de surveillance financière gouvernementale depuis le Patriot Act de 2001 ».

4. Érosion de l’autorité de la CFTC au profit de la SEC

Armstrong dénonce un affaiblissement du rôle de la CFTC, qui deviendrait « subordonnée à la SEC ». L’industrie crypto préfère généralement la supervision de la CFTC, perçue comme plus favorable à l’innovation, à celle de la SEC, qui a mené des actions d’application agressives sous la direction de Gary Gensler.

Les enjeux cachés : l’accord Circle-Coinbase

Pour comprendre pourquoi Armstrong réagit si vigoureusement, il faut examiner la structure économique sous-jacente qui lie Coinbase au stablecoin USDC de Circle. Un examen des documents déposés par Circle en vue de son introduction en bourse révèle un arrangement financier extraordinairement lucratif pour Coinbase.

Selon cet accord, Coinbase reçoit :

  • 100% des revenus d’intérêts générés par l’USDC détenu sur sa plateforme
  • 50% des revenus d’intérêts générés par tout l’USDC détenu en dehors des plateformes Circle et Coinbase (sur d’autres exchanges, dans des protocoles DeFi, etc.)

Le résultat est stupéfiant : en 2024, Circle a versé 907,9 millions de dollars à Coinbase en « frais de distribution », représentant plus de 56% du revenu total de Circle – et ce, alors que Coinbase ne détient qu’environ 22% de l’USDC en circulation. Cette structure crée une puissante incitation économique pour Coinbase à maximiser la détention d’USDC sur sa plateforme, d’où le programme de récompenses à 3,85%.

C’est précisément cette « faille » que les banques veulent maintenant fermer via le CLARITY Act. Si cette fermeture réussit, Coinbase pourrait perdre près d’un milliard de dollars de revenus annuels – ou du moins voir ce modèle économique sérieusement compromis.

Une industrie divisée

L’opposition de Coinbase au projet de loi n’est pas universellement partagée dans l’industrie crypto, créant des fissures inhabituelles parmi les principaux acteurs.

Brad Garlinghouse, PDG de Ripple – qui a pourtant lui-même investi près de 50 millions de dollars dans le lobbying politique crypto – a qualifié le CLARITY Act de « pas en avant massif pour fournir des cadres viables pour la crypto, tout en continuant à protéger les consommateurs ». « Je suis surpris de la véhémence avec laquelle ils [Coinbase] sont sortis en disant ‘nous ne pouvons pas soutenir cela' », a-t-il déclaré.

Miles Jennings, responsable des politiques pour la division crypto d’Andreessen Horowitz (a16z), a été encore plus direct : « Ce n’est pas parfait. Mais la législation donne aux constructeurs le pouvoir de créer un avenir ouvert et décentralisé… Rien de tel n’existe aujourd’hui et nous devons saisir cette opportunité. Les libertés ne sont pas facilement gagnées, mais elles sont facilement perdues ».

La machine de lobbying en action

Cette confrontation législative est aussi une histoire d’argent et d’influence politique sans précédent. L’industrie crypto a dépensé collectivement environ 119 millions de dollars en contributions politiques pour le cycle électoral 2024, ce qui en fait le plus gros contributeur corporatif de l’année – représentant 48% de toutes les donations corporatives.

Coinbase seul a contribué plus de 50 millions de dollars, principalement canalisés vers le Fairshake PAC, un super PAC bipartisan dédié à soutenir les candidats pro-crypto. Le PDG Brian Armstrong a également personnellement donné 1 million de dollars.

Cette stratégie s’est avérée remarquablement efficace : sur 42 courses primaires soutenues financièrement par les PAC crypto, les candidats soutenus par l’industrie ont remporté 36 victoires.

Le rôle de la Maison Blanche : David Sacks intervient

La Maison Blanche de Donald Trump joue un rôle actif dans ce dossier via David Sacks, nommé « Crypto et AI Czar » en décembre 2024.

Après le report du vote, Sacks a tweeté : « Le passage d’une législation sur la structure du marché reste plus proche que jamais. C’est maintenant le moment d’établir les règles du jeu et de sécuriser l’avenir de cette industrie ». Il exhorte l’industrie à « résoudre les différences restantes ».

Cette implication de la Maison Blanche souligne l’importance stratégique accordée par l’administration Trump à établir les États-Unis comme « capitale mondiale de la crypto », une promesse de campagne centrale.

Conclusion : un tournant pour l’avenir de la finance

La confrontation entre Brian Armstrong et le secteur bancaire traditionnel transcende une simple dispute sur les taux d’intérêt. Elle pose des questions fondamentales sur l’avenir du système financier :

  • Qui devrait contrôler l’infrastructure monétaire numérique – les banques traditionnelles ou les entreprises technologiques natives du crypto ?
  • Comment équilibrer innovation et stabilité financière dans un monde où les capitaux peuvent se déplacer instantanément à l’échelle mondiale ?
  • Le modèle bancaire à réserves fractionnaires peut-il coexister avec des stablecoins entièrement adossés sans perdre sa capacité à créer du crédit ?

Comme l’a formulé Armstrong : « Nous continuerons à plaider pour les droits de nos clients et les 52 millions d’Américains qui s’engagent quotidiennement avec la crypto ». De leur côté, les banques affirment défendre la stabilité financière et les prêts communautaires qui « alimentent l’économie américaine ».

Dans les semaines à venir, les négociations au Congrès détermineront si cette coexistence se fera dans un esprit de concurrence loyale ou si, comme le craint Armstrong, une capture réglementaire permettra aux acteurs établis d’étouffer l’innovation émergente. L’issue de ce débat façonnera non seulement l’industrie crypto américaine, mais l’ensemble de l’écosystème financier mondial pour les décennies à venir.

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Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

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