Euro Numérique sur Ethereum et Solana : La BCE Joue sa Carte Blockchain face au Dollar Numérique

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Alors que les stablecoins libellés en dollars dominent 98% du marché mondial, la Banque Centrale Européenne explore désormais les blockchains publiques comme Ethereum et Solana pour son euro numérique. Un virage stratégique majeur qui pourrait redéfinir l’équilibre monétaire mondial.


Un tournant stratégique pour l’Europe

La Banque Centrale Européenne (BCE) envisage un virage majeur dans sa stratégie monétaire numérique. Alors que le projet d’euro numérique était initialement conçu sur une infrastructure privée et centralisée, les responsables européens explorent désormais la possibilité de déployer cette monnaie sur des blockchains publiques comme Ethereum ou Solana. Ce changement de cap, révélé par le Financial Times en août 2025, intervient dans un contexte de pression croissante liée à l’adoption du GENIUS Act aux États-Unis et à la domination écrasante des stablecoins adossés au dollar.

Un responsable européen anonyme a confié au Financial Times que l’adoption du GENIUS Act avait « eu l’effet d’une onde de choc » et que de nombreux décideurs souhaitaient désormais accélérer le développement de l’euro numérique. Ce contexte géopolitique et monétaire inédit pousse l’Europe à repenser en profondeur son architecture numérique.

Le GENIUS Act : le catalyseur américain

Le 18 juillet 2025, le président Donald Trump a signé le GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins Act), première législation fédérale américaine encadrant spécifiquement les actifs numériques. Cette loi établit un cadre réglementaire complet pour les stablecoins de paiement :

  • Réserve 1:1 obligatoire en dollars américains, bons du Trésor à court terme ou actifs liquides équivalents
  • Publication mensuelle de la composition des réserves pour une transparence totale
  • Priorité des détenteurs sur tous les autres créanciers en cas d’insolvabilité de l’émetteur
  • Soumission au Bank Secrecy Act pour la lutte anti-blanchiment

L’objectif assumé de Washington est limpide : cimenter la domination mondiale du dollar en stimulant la demande de bons du Trésor américain via les stablecoins. Avec environ 98% du marché mondial des stablecoins libellés en dollars, l’Europe se retrouve face à un risque réel de « dollarisation numérique » de son économie — un scénario que Bruxelles et Francfort ne peuvent se permettre d’ignorer.

La réponse européenne : blockchains publiques à l’étude

Un changement de paradigme sans précédent

Dans une déclaration officielle, la BCE a indiqué qu’elle étudiait « différentes technologies — centralisées et décentralisées — dans le développement de l’euro numérique, y compris les technologies de registres distribués ». Jusqu’alors, la CBDC européenne devait être construite sur un réseau privé, fermé et contrôlé centralement. L’exploration des blockchains publiques représente donc le changement le plus significatif jamais envisagé par l’institution.

Un euro numérique déployé sur une blockchain publique se rapprocherait davantage du modèle américain, où des entreprises comme Circle émettent des stablecoins sur des réseaux ouverts et interopérables. Cette convergence de modèles était impensable il y a encore deux ans.

Ethereum et Solana : deux modèles complémentaires

Les deux blockchains candidates présentent des atouts distincts pour un projet d’une telle envergure :

Ethereum

Capacités de smart contracts avancées, sécurité éprouvée et décentralisation forte. C’est déjà la « couche de règlement institutionnel » par excellence, hébergeant entre 50% et 90% de la capitalisation des stablecoins libellés en euros.

Solana

Scalabilité supérieure avec des transactions rapides et à faible coût. Une infrastructure adaptée aux paiements de masse en temps réel à l’échelle continentale.

Les deux réseaux permettent la monnaie programmable — des paiements déclenchés automatiquement selon des conditions prédéfinies — révolutionnant potentiellement la gestion des chaînes d’approvisionnement et la finance automatisée.

La blockchain en couche applicative : une précision technique importante

Il convient toutefois de nuancer. Selon Ledger Insights, l’euro numérique retail ne prévoit pas nécessairement d’utiliser la blockchain à sa couche de base, cette technologie n’étant pas suffisamment performante pour gérer des volumes de paiements de détail massifs. La blockchain serait plus probablement utilisée en couche applicative : un dépositaire pourrait verrouiller des euros numériques et émettre des tokens sur blockchain liés à ceux-ci — un modèle comparable à celui du yuan numérique chinois.

En revanche, pour un CBDC wholesale (réservé aux échanges interbancaires), l’utilisation directe de la blockchain est quasi certaine. La Banque de France pilote déjà un tel système avec des résultats probants.

L’écosystème des stablecoins euro déjà en marche

Qivalis : le consortium bancaire européen

Tandis que la BCE finalise sa stratégie, le secteur privé n’attend pas. En décembre 2025, dix grandes banques européennes ont dévoilé Qivalis, un consortium basé à Amsterdam qui émettra un stablecoin adossé à l’euro, avec un lancement prévu au second semestre 2026.

Les membres fondateurs incluent BNP Paribas, ING, UniCredit, CaixaBank, Danske Bank, DekaBank, Banca Sella, KBC, Raiffeisen Bank International et SEB. En février 2026, BBVA a également rejoint le consortium. Le stablecoin sera conforme au règlement MiCA et supervisé par la Banque Centrale des Pays-Bas (DNB).

« Un stablecoin euro natif n’est pas qu’une question de commodité — c’est une question d’autonomie monétaire à l’ère numérique. »

Jan-Oliver Sell, CEO de Qivalis

EURCV de Société Générale-FORGE

La Société Générale, via sa filiale SG-Forge, a lancé en avril 2023 l’EUR CoinVertible (EURCV) sur la blockchain Ethereum. Depuis juillet 2024, le stablecoin est conforme au règlement MiCA et accessible au grand public sans restrictions de whitelisting. En janvier 2026, SWIFT a réalisé avec succès un programme pilote utilisant l’EURCV pour le règlement d’obligations tokenisées, démontrant l’interopérabilité entre actifs financiers tokenisés et infrastructures bancaires traditionnelles. L’EURCV compte environ 65,76 millions de tokens en circulation pour une capitalisation d’environ 76,6 millions de dollars.

Circle EURC

Circle, émetteur du célèbre USDC, a consolidé sa position sur le marché européen avec l’EURC, qui détient environ 41% de part de marché des stablecoins euro post-MiCA, principalement hébergé sur Ethereum. Une domination qui illustre la compétitivité du marché privé, mais aussi l’urgence pour les acteurs européens de proposer leurs propres alternatives.

Stablecoin ou CBDC : le grand débat

Les avantages du modèle stablecoin

La question du modèle optimal est au cœur des discussions. Plusieurs arguments plaident en faveur d’une approche stablecoin sur blockchain publique :

  1. Interopérabilité native : un stablecoin sur Ethereum est immédiatement compatible avec l’écosystème DeFi mondial, les exchanges et les wallets
  2. Innovation décentralisée : les développeurs peuvent construire des applications autour du stablecoin sans permission préalable
  3. Résistance à la censure : sur une blockchain publique, aucune entité unique ne contrôle les transactions
  4. Rapidité de déploiement : le consortium Qivalis vise un lancement en 2026, tandis que l’euro numérique CBDC ne serait pas opérationnel avant 2029 au plus tôt

Les risques d’une CBDC pure

Les critiques des CBDC soulèvent des préoccupations légitimes et récurrentes :

  • Surveillance financière : une CBDC donne potentiellement à la banque centrale une visibilité directe sur toutes les transactions. Jerome Powell lui-même a reconnu qu’une CBDC exigerait de « tenir un registre courant de toutes les données de paiement »
  • Contrôle gouvernemental : la possibilité théorique de geler des comptes, d’imposer des limites de dépenses ou des dates d’expiration sur la monnaie
  • Centralisation des données : selon le Contrôleur européen de la protection des données, la concentration des données génère des « incitations aux cyberattaques et un risque systémique élevé de surveillance »

La BCE a tenté de répondre à ces craintes en précisant que les données personnelles resteraient entre les mains des banques commerciales et non de la banque centrale. Piero Cipollone, membre du directoire, a insisté sur le fait que l’euro numérique ne serait pas rémunéré — « pas un titre financier, c’est de la monnaie publique en forme électronique ».

Le modèle hybride : la voie du compromis

Le think tank européen Bruegel recommande un « système de paiement hybride basé sur la complémentarité de la CBDC, des stablecoins émis par le privé et des dépôts tokenisés ». Cette approche permettrait de préserver la souveraineté monétaire via l’euro numérique CBDC, d’encourager l’innovation via les stablecoins privés régulés (MiCA), tout en évitant la dollarisation numérique grâce à des alternatives euro compétitives.

Calendrier : une course contre la montre

ÉtapeDate
Adoption du GENIUS Act (USA)Juillet 2025
BCE explore les blockchains publiques (FT)Août 2025
Nouveau mandat du Conseil des gouverneurs BCEOctobre 2025
Consortium Qivalis formé (10 banques)Décembre 2025
Parlement européen soutient l’euro numérique online+offlineFévrier 2026
Lancement stablecoin Qivalis prévuS2 2026
Législation euro numérique attendueCourant 2026
Phase pilote euro numérique BCEMi-2027
Premières transactions euro numérique~2029

Le 10 février 2026, le Parlement européen a voté en faveur d’un euro numérique fonctionnant à la fois en ligne et hors ligne, rejetant une proposition visant à le limiter à un usage hors ligne uniquement. Ce vote rapproche le projet de l’approbation législative nécessaire à son émission.

Conclusion : L’Europe à la croisée des chemins monétaires

L’Europe se trouve à un carrefour décisif. D’un côté, la domination des stablecoins dollar — USDT, USDC — qui représentent 98% du marché mondial menace la souveraineté monétaire de la zone euro. De l’autre, le secteur privé européen se mobilise avec des initiatives concrètes — Qivalis, EURCV, EURC — qui offrent des alternatives viables et déjà fonctionnelles sur les blockchains publiques.

L’exploration par la BCE de blockchains publiques comme Ethereum est un signal fort de pragmatisme institutionnel. Plutôt qu’une CBDC traditionnelle centralisée et potentiellement attentatoire à la vie privée, un modèle hybride combinant monnaie de banque centrale et stablecoins privés régulés pourrait offrir le meilleur des deux mondes : la souveraineté monétaire européenne et l’interopérabilité avec l’écosystème crypto mondial. L’avenir de l’euro numérique se joue maintenant, et l’Europe n’a plus le luxe d’attendre.


Sources : Financial Times (août 2025), DL News, Cryptowinrate, Markets Media, CaixaBank/BNP Paribas, BCE, Piero Cipollone, Latham & Watkins, Maison Blanche, Reuters, Société Générale-FORGE, Ledger Insights, BraveNewCoin, Atlantic Council, Bruegel, IAI.

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Passionné de nouvelles technologies, j’explore l’univers de la blockchain et des cryptomonnaies pour partager l’actualité et les innovations du secteur.

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