Les rendements réels mondiaux flirtent avec leurs plus hauts niveaux depuis plus d’une décennie. Entre l’appétit massif d’obligations des géants de l’IA et les déficits budgétaires persistants, le coût réel de l’argent se durcit et fait planer une menace crédible sur les marchés actions et la croissance économique.
🔑 En bref
- Les rendements réels à 30 ans aux États-Unis approchent les 3 %, leur plus haut depuis 18 ans.
- Alphabet, Amazon et Meta ont émis près de 220 milliards de dollars d’obligations depuis janvier, soit plus du double de l’année 2025 entière.
- Le Trésor américain a payé 5,22 % sur une obligation à 30 ans, son coût d’emprunt le plus élevé depuis 2001.
- Le déficit budgétaire américain représente environ 6 % du PIB (1 900 milliards de dollars), celui de la France 5 % et celui du Royaume-Uni 4 %.
- JPMorgan relève ses prévisions de bénéfices pour le S&P 500 malgré la pression sur les taux réels.
Une vague d’émissions obligataires sans précédent
Les rendements réels, qui représentent le retour qu’un investisseur obligataire exige au-delà de l’inflation, constituent un indicateur central du coût réel de l’emprunt pour les États et les entreprises. Aux États-Unis, les rendements réels à 30 ans mesurés par les TIPS (Treasury Inflation-Protected Securities) se rapprochent de leurs plus hauts depuis 18 ans, autour de 3 %. Au Royaume-Uni et en Allemagne, les rendements réels à 10 ans se négocient à leur plus haut niveau depuis plus d’une décennie. Jeudi, les États-Unis ont payé 5,22 % sur une obligation à 30 ans, leur coût d’emprunt le plus élevé depuis 2001.
Cette hausse reflète une compétition féroce pour le capital, alimentée par la construction massive d’infrastructures d’intelligence artificielle. « Il y a une compétition pour le capital relativement sans précédent ces derniers temps », explique Vivek Paul, stratège en chef des investissements au Royaume-Uni pour le BlackRock Investment Institute. « En raison de facteurs comme la montée en puissance de la construction de l’IA, cette dynamique de rareté du capital s’accélère et vous la voyez se manifester dans les rendements obligataires. »

Les hyperscalers IA au cœur de l’offre obligataire
Alphabet, Amazon et Meta ont émis près de 220 milliards de dollars d’obligations depuis le début de l’année, déjà plus du double des 108 milliards de dollars pour l’ensemble de l’année 2025, selon les données de LSEG. Goldman Sachs précise que les quatre plus grandes entreprises technologiques ont émis plus de 170 milliards de dollars de dette d’entreprise depuis janvier, soit plus qu’en 2025 et plus de quatre fois leur moyenne annuelle avant l’intelligence artificielle.
| Indicateur | Valeur actuelle | Repère historique |
|---|---|---|
| TIPS US 30 ans (rendement réel) | ~3 % | Plus haut depuis 18 ans |
| Gilts UK 10 ans (rendement réel) | Plus haut décennal | — |
| Bunds allemands 10 ans (réel) | Plus haut décennal | — |
| Treasury US 30 ans (nominal) | 5,22 % | Plus haut depuis 2001 |
| Émissions obligataires 4 Big Tech (2026) | 170+ Md$ | ×4 vs moyenne pré-IA |
| Émissions Alphabet / Amazon / Meta (2026) | ~220 Md$ | ×2 vs 2025 entier |
Max Lukianchikov de Goldman Sachs Global Banking & Markets souligne que, malgré l’ampleur historique de ces émissions, « les spreads de crédit restent à leurs plus bas historiques et la volatilité du crédit se situe près de ses planchers historiques ». Les investisseurs ne se concentrent pas sur le risque de crédit mais sur le rendement : avec des Treasury à près de 5,22 %, les obligations d’entreprise qui ne paient que légèrement plus offrent un rendement global proche de 6 %, jugé très attractif tant que la solvabilité des émetteurs ne pose pas question.
L’impact sur les actions et la croissance
Théoriquement, des rendements réels plus élevés devraient réduire l’attrait relatif des actions : les investisseurs peuvent obtenir de meilleurs retours ajustés de l’inflation sur les obligations, tandis que la valeur actuelle des flux de trésorerie futurs des entreprises semble moins attractive lorsqu’elle est actualisée à des taux plus élevés.
Jusqu’ici, les actions qui atteignent des sommets historiques grâce à des résultats d’entreprise exceptionnels et une économie résiliente ont réussi à écarter ces préoccupations. JPMorgan a relevé ses prévisions de bénéfices pour le S&P 500 et les données de LSEG I/B/E/S montrent que les bénéfices des grandes entreprises européennes devraient croître à leur rythme le plus rapide depuis fin 2022.
« Nous prévoyons que les rendements réels continueront leur hausse jusqu’à ce qu’ils étouffent l’emprunt qui les a causés, et la rotation vers le risque qui a alimenté le rallye des actions. »
Matt King, fondateur de Satori Insights
Matt King, fondateur de Satori Insights, se montre plus réservé : selon lui, les grandes entreprises technologiques brûlent leurs liquidités et se tourneront de plus en plus vers le crédit, moment où la hausse des taux réels commencera à mordre. Ashok Bhatia, directeur des investissements chez Neuberger, rappelle que les rendements réels américains se situent encore sous la barre des 3-4 % à laquelle il estime un véritable impact sur la croissance. « Mais le niveau actuel est un signal d’alarme que la croissance, bien que solide entre 1,5 % et 2 %, pourrait commencer à être menacée. »
En Europe, les moteurs structurels diffèrent légèrement : « les dépenses de défense, la sécurité énergétique et les investissements dans les infrastructures sont des moteurs plus importants que les dépenses d’intelligence artificielle spécifiquement », note Al Cattermole, gestionnaire de portefeuille à revenu fixe senior chez Mirabaud Asset Management. Max Kitson, stratège taux en Europe chez Barclays, souligne de son côté que la croissance économique relativement forte, particulièrement aux États-Unis, reste un facteur important, tout comme l’arrêt du rachat d’obligations par les banques centrales, qui avait jusque-là maintenu les rendements à la baisse.
Ce que la recherche du MIT révèle sur l’IA et le marché obligataire
Une étude menée par Isaiah Andrews et Maryam Farboodi, respectivement professeur d’économie au MIT et professeure associée de finance au MIT Sloan, a analysé l’impact de 15 lancements de modèles majeurs d’IA — OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, xAI et DeepSeek — entre janvier 2023 et décembre 2024 sur les rendements obligataires.
Résultat contre-intuitif : les rendements des Treasury à long terme, des TIPS et des obligations d’entreprise baissent en moyenne après ces lancements, et restent plus bas pendant des semaines. Le déclin des rendements des Treasury après les lancements dépasse 10 points de base et persiste pendant 15 jours de négociation suivant la sortie du modèle.
« Étant donné toute la spéculation sur ce que l’IA peut faire, j’ai pensé que si nous trouvions quelque chose, peut-être verrions-nous les attentes de croissance augmenter. Mais découvrir que les rendements baissent plutôt qu’ils n’augmentent, je l’ai trouvé très, très surprenants. »
Isaiah Andrews, professeur d’économie au MIT
Maryam Farboodi avance une explication centrée sur le marché du travail : « les gens s’attendent à ce que l’IA provoque des perturbations sur le marché du travail. » Si l’IA déplace des travailleurs, la consommation agrégée stagnera et les inégalités augmenteront. Les investisseurs obligataires intègrent ce scénario baissier pour la croissance, ce qui pèse sur les taux longs malgré l’optimisme affiché sur les marchés actions.
Conclusion : un risque sous-estimé par les marchés
La conjonction d’une demande obligataire massive pour financer l’IA, de déficits publics structurels et d’une croissance économique encore solide pousse les rendements réels à des niveaux que les marchés actions n’ont pas dû affronter depuis longtemps. Tant que les résultats d’entreprises et la croissance restent robustes, le risque peut rester dormant ; mais la mécanique est en place pour qu’une hausse prolongée des taux réels finisse par peser sur la valorisation des actions et la dynamique de croissance.
Deux scénarios dominent à moyen terme : un atterrissage en douceur où les Big Tech ajustent leurs dépenses IA en réponse au coût du capital — scénario favorisé par Kitson de Barclays ; ou une rupture plus brutale où la raréfaction du capital déclenche une correction simultanée sur les actions et les obligations. Les prochains chiffres d’inflation et les adjudications du Trésor américain seront les véritables juges de paix d’un marché obligataire entré dans une zone structurellement plus restrictive.
Sources
Cet article est publié à titre informatif et éducatif. Il ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches (DYOR) avant toute décision.

