La SEC et la CFTC publient un cadre historique pour classifier les crypto-actifs
Le 17 mars 2026, la Securities and Exchange Commission (SEC) et la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) ont publié une interprétation conjointe établissant pour la premiere fois un cadre formel de classification des crypto-actifs sous les lois fédérales américaines sur les valeurs mobilières et les produits dérivés. Cette décision marque la fin de plus d’une décennie d’incertitude réglementaire qui a poussé de nombreuses entreprises du secteur à installer leurs opérations hors des États-Unis. Les deux agences précisent explicitement que la plupart des crypto-actifs ne constituent pas en eux-mêmes des valeurs mobilières, et que le staking de preuve d’enjeu n’est pas une transaction de valeurs mobilières. Cette clarification conjointe est la premiere du genre depuis le rapport The DAO en 2017 et représente un tournant majeur dans la façon dont Washington aborde l’écosystème des actifs numériques.
Contexte
L’industrie crypto américaine fonctionnait depuis 2017 sous un régime d’application au cas par cas, sans cadre affirmatif. Le rapport The DAO de 2017 avait établi le cadre conceptuel connu sous le nom de test Howey, mais les entreprises n’avaient jamais reçu de guide clair sur la classification de leurs actifs numériques. Cette situation avait créé un effet dissuasif considérable : les conseillers juridiques recommandaient à leurs clients de s’établir au Delaware ou aux îles Caïmans plutôt que de risquer des poursuites de la SEC. De nombreux projets avaient choisi de s’exiler volontairement, installant leurs serveurs et leurs équipes dans des juridictions plus clémentes comme Singapore, Malte ou les Émirats arabes unis.
La nouvelle administration Atkins, mise en place debut 2025, avait promis de remplacer les poursuites par des règles claires. Les objectifs déclarés étaient doubles : protéger les investisseurs tout en permettant à l’innovation américaine de s’épanouir sans être entravée par une réglementation opaque. Cette interprétation arrive alors que le Congrès américain travaille activement sur un cadre légal global pour les actifs numériques. Le communiqué conjoint indique explicitement qu’il s’agit d’un « pont important pour les entrepreneurs et les investisseurs » en attendant la législation permanente. Les professionnels du secteur attendent cette dernière avec impatience, car elle seule pourrait apporter une stabilité juridique durable.
Cette crise réglementaire des dernières années, récemment analysée par les historiens du secteur, avait généré un exode massif des talents et des capitaux vers l’étranger. Les entreprises américaines étaient obligées de choisir entre s’exiler ou risquer des actions en justice qui auraient pu leur coûter des milliards en amendes et en frais juridiques. La situation avait atteint un point tel que des projets pourtant légitimes étaient contraints de mettre la clé sous la porte avant même d’avoir pu lancer leurs produits sur le marché américain. Les questions de sécurité liées aux actifs numériques étaient également au coeur des débats, avec des préoccupations croissantes concernant la précision des mécanismes de protection des investisseurs et le règlement des litiges en cas de fraude. Récemment, les autorités ont renforcé les contrôles pour protéger davantage les utilisateurs contre les arnaques. Côté marché, les acteurs, cette période a été marquée par une crise de confiance qui a longtemps freiné l’adoption institutionnelle, avec des acteurs qui ont dépassé les limites en matière de conformité pour rester compétitifs. Les analyses récentes montrent que cette phase a été dépassé par la suite, mais les traces de cette periode sont encore présentes dans les réglements actuels.
Les faits
Le document officiel numéroté 33-11412 établit cinq catégories d’actifs numériques avec leurs régimes juridictionnels respectifs. La premiere catégorie, les « digital commodities » (ou commodités numériques), désigne les actifs fongibles dont la valeur provient des forces du marché et non des efforts managériaux d’un émetteur. Bitcoin, Ethereum et les actifs de preuve d’enjeu entrent dans cette catégorie, relevant de la juridiction de la CFTC. Cette classification est significative car elle confirme que BTC et ETH ne sont pas des valeurs mobilières au sens du droit américain, une question qui faisait débat depuis des années.
La deuxième catégorie couvre les « digital collectibles » (objets de collection numériques), les actifs non fongibles liés à un article spécifique, une oeuvre d’art ou une expérience particulière. Ces actifs sont protégés par les lois sur les valeurs mobilières uniquement s’ils sont vendus dans le cadre d’un contrat d’investissement répondant aux critères du test Howey. La troisième comprend les « digital tools » (outils numériques), des actifs consommés en échange de logiciels ou de services sans attente de rendement financier. Les « stablecoins » forment la quatrième catégorie, désignant les actifs conçus pour maintenir une valeur stable par rapport à un actif de référence comme le dollar américain.
La cinquième catégorie, les « digital securities » (valeurs mobilières numériques), concerne les actifs répondant au test Howey et relevant exclusivement de la juridiction de la SEC. Le cadre précise qu’un actif ne constituant pas une valeur mobilière peut devenir une valeur mobilière si l’émetteur promet d’entreprendre des efforts managériaux essentiels dont un acheteur pourrait raisonnablement espérer tirer profit. En sens inverse, le document indique également comment un actif numérique peut cesser d’être soumis à un contrat d’investissement lorsque les promesses initiales de l’émetteur ne sont plus d’actualité.
Concernant le staking, l’interprétation clarifie de manière decisive que la réception d’un jeton de staking pour un actif non valeur mobilière ne constitue pas une transaction de valeurs mobilières. Les récompenses générées par le protocole de staking ne sont pas considérées comme des dividendes et ne nécessitent aucun enregistrement auprès de la SEC. Cette clarification est particulièrement attendue par les protocoles DeFi qui proposent des services de staking délégué. De même, les airdrops distribués sans contrepartie financière directe, c’est-à-dire sans paiement ni service rendu en échange, ne satisfont pas à l’exigence d’« investissement d’argent » du test Howey, et ne constituent donc pas des transactions de valeurs mobilières au sens de la réglementation américaine. Le document précise cependant que les airdrops pour lesquels les bénéficiaires doivent fournir des services ou une autre contrepartie ne sont pas couverts par cette interprétation.
Le mécanisme du « wrapping » (emballage) d’un actif non valeur mobilière est également clarifié dans le document. Lorsqu’un actif numérique est « enveloppé » dans un autre jeton, l’interprétation détaille si cette opération transforme ou non le statut juridique de l’actif sous-jacent. Les critères établis permettent aux développeurs de comprendre à l’avance si leur token restera en dehors du champ d’application des lois sur les valeurs mobilières ou s’il y entrera selon les circonstances.
Analyse
Ce cadre représente un changement de paradigme profond pour l’écosystème crypto américain. Paul Atkins, président de la SEC, a déclaré : « Après plus d’une décennie d’incertitude, cette interprétation offrira aux acteurs du marché une compréhension claire de la façon dont la Commission traite les crypto-actifs en vertu des lois fédérales sur les valeurs mobilières. C’est ce que les agences de réglementation sont censées faire : tracer des lignes claires en termes clairs. » Cette déclaration confirme le changement d’approche de l’agence par rapport à la période 2020-2024, durant laquelle les actions en justice étaient le principal outil réglementaire.
Michael Selig, président de la CFTC, a ajouté : « Pendant beaucoup trop longtemps, les bâtisseurs, innovateurs et entrepreneurs américains ont attendu des consignes claires sur le statut des crypto-actifs sous les lois fédérales sur les valeurs mobilières et les produits de base. Avec l’interprétation d’aujourd’hui, l’attente est terminée. Chairman Atkins et moi sommes engagés à favoriser un environnement réglementaire qui permette à l’industrie crypto de prospérer aux États-Unis avec des règles du jeu claires et rationnelles. » Cette déclaration conjointe symbolise un changement de ton sans précédent entre les deux agences, traditionnellement en désaccord sur la classification des actifs numériques.
Pour les fonds d’investissement et leurs gestionnaires, cette classification implique des conséquences concrètes en matière de déclaration et d’obligations réglementaires. Un actif qualifié de « non-valeur mobilière » n’est pas exempté de toute réglementation : les commodités numériques restent soumises à la surveillance de la CFTC. Les avocats spécialisés en réglementation des produits dérivés conseillent déjà à leurs clients de mettre à jour leur documentation juridique conformément à ces nouvelles catégories. Les équipes de conformité travaillent actuellement à recenser tous les tokens détenus dans leurs portfolios et à vérifier leur classification sous le nouveau cadre.
La clarification du mécanisme des staking Receipt Tokens est particulièrement significative pour les protocoles DeFi qui proposent des services de staking délégué. Ces protocoles n’auront plus besoin d’enregistrer ces activités auprès de la SEC, ce qui pourrait relancer l’innovation dans ce segment aux États-Unis après des années de fuite des talents vers l’étranger. Les estimations suggèrent que des milliards de dollars d’investissement pourraient revenir sur le sol américain au cours des prochaines années, portés par cette clarté réglementaire retrouvée.
Réactions du marché
Les réactions du marché ont été largement positives sur les actifs de la catégorie commodités numériques. Le Bitcoin et l’Ethereum, classifyés en tête du nouveau cadre, ont vu leur volatilité décroître dans les jours suivant l’annonce, selon les données de CoinDesk. Cette réduction de la volatilité est interprétée par les analystes comme un signe de maturité du marché, les acteurs institutionnels se sentant plus à l’aise avec un cadre réglementaire clair. Les traders sur les marchés de prediction markets comme Polymarket tablaient sur une forte probabilité de mouvements de prix significatifs dans les deux mois suivant l’interprétation.
Les données on-chain montrent une augmentation notable des positions institutionnelles sur les actifs non securities après la publication. Les ETF crypto agréés par la SEC ont enregistré des flux positifs dans les semaines suivantes, signalant un regain de confiance des investisseurs institutionnels dans la clarté réglementaire offerte par ce cadre historique. Les gestionnaires d’actifs qui avaient limité leurs allocations au secteur en raison de l’incertitude juridique commencent à réviser leurs positions à la hausse. Certains cabinets d’analyse prédisent une entrée massive de capitaux institutionnels au second semestre 2026.
Les réactions des associations du secteur ont été unanimement positives. La Blockchain Association, principal groupe de pression du secteur à Washington, a qualifié cette interprétation de « pas en avant le plus significatif depuis le début de la régulation des crypto-actifs ». De son côté, la Chamber of Digital Commerce a souligné que ce cadre permettait enfin aux entreprises américaines de « planifier leur avenir avec certitude ». Ces réactions témoignent de l’importance accordée à cette publication par l’ensemble de l’écosystème.
Perspectives
Ce cadre interprétatif n’est pas une loi et peut être modifié par les futures administrations. Il représente toutefois un engagement politique significatif des deux agences à harmoniser leur approche de manière durable. Le Congrès continue de travailler sur une législation permanente qui reprendrait certains éléments de cette classification dans le marbre de la loi. Les débats au Capitole sont en cours et les professionnels du secteur suivent les négociations de près, sachant que le contenu final de la législation pourrait avoir des répercussions considérables sur l’ensemble de l’écosystème.
Pour les émetteurs de tokens, la question de la transition reste ouverte : un actif qui était commercialisé comme un contrat d’investissement peut-il changer de catégorie lorsque les promesses initiales ne sont plus tenues ? L’interprétation propose des critères pour répondre à cette question, mais les cas limites nécessiteront probablement des avis juridiques caso par caso pendant encore plusieurs années. Les sociétés doivent documenter soigneusement leurs décisions de classification et être prêtes à les justifier devant les régulateurs si nécessaire.
Les acteurs du marché doivent surveiller les prochaines étapes réglementaires : la publication au Federal Register, les guidelines d’implémentation pour les plateformes d’échange, et les éventuelles modifications lors du prochain cycle budgétaire fédéral. La clarté apportée par ce document ne signifie pas la fin de toute surveillance réglementaire, mais elle redéfinit les contours de cette surveillance de manière plus prévisible pour l’ensemble des acteurs du secteur. Les entreprises qui investiront des maintenant dans leur conformité seront mieux positionnées pour naviguer dans l’environnement réglementaire de 2027 et au-delà. La précision de ce cadre pourrait également servir de modèle à d’autres juridictions qui cherchent à réglementer les crypto-actifs sans étouffer l’innovation.
Sources
- SEC Clarifies the Application of Federal Securities Laws to Crypto Assets — SEC.gov
- SEC & CFTC Issue Historic Crypto Asset Framework: What to Know — Forvis Mazars US
- SEC and CFTC Issue Interpretation Regarding the Application of Federal Securities Laws to Crypto Assets — Sullivan & Cromwell LLP
- Client Alert: SEC/CFTC Joint Interpretation on Crypto Asset Classification — Croke Fairchild Duarte & Beres
- SEC and CFTC Issue Landmark Joint Guidance on Classification of Crypto Assets — Ropes & Gray LLP

